Chomsky, l’espoir par le langage

Selon Noam Chomsky, «miracle» n’est pas un vain mot.
Photo: Agence France-Presse Selon Noam Chomsky, «miracle» n’est pas un vain mot.

Que le socialiste Bernie Sanders, adversaire d’Hillary Clinton, soit l’autre candidat démocrate potentiel à la présidence des États-Unis réjouit Noam Chomsky. « Si, par miracle, il était élu » président, il aurait, admet l’intellectuel, le Congrès contre lui. Mais, selon le nouvel essai de Chomsky, Quelle sorte de créatures sommes-nous ?, miracle n’est pas un vain mot, car la science discerne « un secret impénétrable à l’intelligence humaine ».

Le livre expose comment le savant américain, que l’on considérait dès les années 1960 comme celui qui avait révolutionné la linguistique, n’a aucunement bifurqué en devenant aussi l’un des commentateurs politiques les plus lus au monde. Chez Chomsky, la connaissance et même la liberté découlent logiquement des structures créatives universelles du langage, ce phénomène inné aux origines insondables.

Contre la superficialité du béhaviorisme qui se limitait à l’étude expérimentale du comportement ou celle du structuralisme qui n’envisageait que les relations entre les éléments d’un système, le linguiste novateur conçoit le langage comme « un instrument de la pensée » et se demande philosophiquement en quoi il consiste. Pour lui, des penseurs comme Descartes et Hume, puis ceux des siècles suivants, n’ont pas réussi à éclaircir des choses aussi fondamentales que l’esprit, que la matière ou que « l’usage créatif du langage ».

Pourtant, la multiplicité inventive des significations du mot « personne » a bouleversé l’histoire sociopolitique. Protégeant les droits de la personne, le cinquième amendement, en vigueur dès 1791, de la Constitution américaine a longtemps résisté à étendre en entier ces droits aux autochtones, aux Noirs et aux femmes jusqu’à ce que le progressisme réussisse à clarifier la loi.

Fasciné par l’évolution du sens des termes et leur étonnante fécondité, Chomsky estime que le libéralisme classique, issu des Lumières mais étranger par son humanisme au néolibéralisme actuel, a eu comme « héritier » l’anarchisme qui « s’inscrit dans le courant plus vaste du socialisme libertaire ». C’est d’ailleurs de ce dernier que le penseur ne cesse de se réclamer.

Chomsky souligne qu’un philosophe et éducateur très américain, pas du tout sulfureux mais de nos jours injustement oublié, comme John Dewey (1859-1952), s’en rapprochait. Celui-ci ne considérait-il pas comme « antilibéral et immoral » le fait d’apprendre aux enfants à travailler « non pas librement et intelligemment mais en vue d’atteindre un rendement » ?

Si le langage révèle à l’essayiste qu’« il n’existe pas de science objective envisagée à la troisième personne », il lui permet de croire à « un esprit de collaboration » planétaire qui rend l’inconnu toujours plus proche de nos attentes. Voilà le secret de l’espoir chomskyen d’un progrès social ouvert aux miracles.

« Ce n’est pas avant 1975 que la Cour suprême des États-Unis a garanti aux femmes le droit de faire partie d’un jury fédéral, leur accordant de ce fait le statut de personne à part entière » Extrait de «Quelle sorte de créatures sommes-nous ?»

Quelle sorte de créatures sommes-nous ? Langage, connaissance et liberté

Noam Chomsky, traduit de l’anglais par Nicolas Calvé, Lux, Montréal, 2016, 200 pages

2 commentaires
  • Andrée Ferretti - Abonnée 23 avril 2016 13 h 07

    La planète ou les USA?

    J'ai eu le privilège de recevoir Chomsky chez moi, un dimanche matin, du temps où il se réclamait de l'anarchisme. La sociologue Louise Vandelac nous servait d'interprète.
    J'ai rendu compte de cette rencontre dans le cahier littéraire du Devoir, alors dirigé par Jean Royer.
    Des décennies plus tard, je retiens de cette rencontre que Chomsky ne s'étonnait pas, ni ne s'excusait de ne pas pouvoir converser avec moi en français, pas plus qu'il ne l'aurait pu en espagnol ou en turc, par exemple.
    Ce n'était objectivement pas un défaut. Pour moi, c'était néanmoins une incongruité. Qu'un savant qui liait si étroitement pensée et langage, puisse ignorer que la pensée se forme et s'exprime toujours dans une langue particulière me renversait.
    Comme quoi, même linguiste, même anarchiste, un Américain est avant tout un Américain, c'est-à-dire une personne qui ramène tous les phénomènes à sa culture nationale dominante.
    Mais, à noter, ce n'est pas un acte nationaliste. Tout au plus patriotique.

  • Bernard Terreault - Abonné 23 avril 2016 17 h 38

    Étrange, en effet

    J'ai suivi en amateur un cours de linguistique donné par un de ses disciples. La théorie chomskienne prétend avoir établi des caractéristiques universelles de l'ensemble des langues. Cela suppose qu'il ait eu une connaissance au moins livresque d'une énorme variété de langues, et qu'il ait, entre autres, pris connaissance des écrits nombreux et bien connus des linguistes francophones (et allemands, et italiens, etc.). Étrange que la conversation française lui ait été difficile, sinon impossible.