De la rue Fairmount à Kuujjuaq

Michel Hellman a voulu montrer une autre facette du Nord et saisir l’esprit des lieux.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Michel Hellman a voulu montrer une autre facette du Nord et saisir l’esprit des lieux.

C’est un peu comme aller à Brossard et atterrir à Dubaï, ou regarder vers Rome et débarquer à Tokyo. Le bédéiste Michel Hellman a, dans les cinq dernières années, cherché à nouveau l’inspiration dans son quartier branché, le Mile-End à Montréal, pour mettre au monde de nouvelles chroniques urbaines, sensibles et dessinées comme celles qui l’ont mis au monde en 2011 avec un « album toponyme » Mile-End (Pow Pow). Peine perdue !

Le deuxième souffle était plus loin, beaucoup plus loin : entre Kuujjuaq, Kangiqsujuaq, le parc de Pingualuit, la menace d’un ours noir et les nuées de mouches noires. Le jeune auteur a trouvé là ce qu’il n’arrivait plus à récolter en bas de chez lui, dans cette république du hipster dont il peut contempler le nombril depuis les fenêtres de son appartement : cet esprit qui avance sur des sentiers pas trop balisés, sans ressentir ce besoin exagéré de crier sa différence.

Photo: Pow Pow

« Ce qui a guidé l’écriture de Mile-End, ce qui m’a inspiré, c’est l’observation de l’anticonformisme que l’on retrouvait dans ce quartier à l’époque, résume Michel Hellman, qui rappelle sa plume anthropologique à notre bon souvenir aujourd’hui avec une oeuvre forcément intitulée Nunavik (Pow Pow). Toute cette bohème s’est évaporée ici, comme sur le Plateau [autre quartier de Montréal passé d’artiste à conformiste en une décennie à peine] dans le temps. Tout est désormais codifié, tout semble avoir été fait, tout est inaccessible, prévisible avec ses condos, ses restos, ses comportements forcés… alors que là-bas, il y a encore cette liberté, cette impression que tout reste à faire. Et les gens que l’on y croise portent en eux cette marginalité qui me plaisait tant ici. »

L’inoculation de l’envie du Grand Nord — par la mouche à chevreuil, s’entend — a finalement bien fonctionné chez Michel Hellman, qui y est allé une première fois en 2008, dans le cadre d’un reportage pour le magazine Géo Plein Air, puis y est retourné seul l’an dernier pour sa piqûre de rappel. Pendant 10 jours, plus deux d’attente d’un vol de retour à cause de la météo instable. Il en fait d’ailleurs une démonstration convaincante dans ce nouvel assemblage d’histoires courtes enchâssées dans un grand récit qui se promène sur cette terra incognita, comme il l’appelle, si loin, si proche…

« Je voulais montrer le contraste entre le Mile-End et le Nunavik, raconter ce tiers-monde dans notre propre province, décrire des fragments de cette vie là-bas que l’on refuse de regarder, sans doute à cause d’une certaine culpabilité. Le Nunavik, c’est aussi une part de nous-mêmes située à peine à deux heures trente de vol de Montréal. »

Drogue, dépression, alcoolisme, perdition… les préjugés habituels sur ce territoire sont là, sauf qu’ils sont objet de mise en perspective, de questionnement subtil par Michel Hellman qui se pose autant en documentariste qu’en romancier, avec un regard oscillant entre la curiosité, la naïveté, les faux pas de l’homme blanc et l’humanisme. « L’idée de montrer une autre facette du Nord, d’en parler pour autre chose que les mauvaises raisons habituelles, de déjouer les idées reçues, de saisir l’esprit des lieux me plaisait », admet-il.

Avec son histoire de chasse à la baleine, ses parenthèses sur les Dorsétiens, ces Paléoesquimaux ancêtres des Inuits qui préfèrent d’ailleurs les appeler Tuniit, avec ses anecdotes de bière achetée par pack de six dans le bar de Kuujjuaq pour éviter de retourner trop souvent au comptoir ou d’ours forçant de sortir avec un fusil pour aller aux toilettes la nuit, Nunavik finit d’ailleurs par se situer dans cet anticonformisme qu’il sonde avec ses planches : ni journal, ni reportage, ni fiction, ni carnet, et un peu tout ça en même temps.

Page 70, Michel Hellman relate d’ailleurs cette blague qu’un Inuit lui a racontée un petit matin sur les bords de la rivière Koksoak (qui, soit dit en passant, est en fait un fleuve). « Tu sais de quoi est composée une famille typique inuite ? Un homme, une femme, deux enfants… et un anthropologue », lâche-t-il avant de partir à rire.

L’histoire drôle saisit habilement ce paradoxe d’un peuple vivant éloigné du reste du monde, mais en même qui a été depuis plus de 100 ans l’un des plus photographiés et observés sur la planète. Mais elle peut aussi être vue autrement, en confirmant que Michel Hellman, désormais, fait du coup un peu partie de cette famille…

Nunavik

Michel Hellman, Pow Pow, Montréal, 2016, 154 pages