Lire, écrire, éditer, avec René de Ceccatty

René de Ceccatty
Photo: Philippe Matsas © Flammarion René de Ceccatty

Lire, écrire, éditer. C’est sur ce thème que s’ouvre jeudi la 44e Rencontre québécoise internationale des écrivains, organisée par l’Académie des lettres, à travers la voix de René de Ceccatty. Il est l’homme de la situation. Éditeur de Marie-Claire Blais comme d’Édouard Louis, avec une oeuvre conséquente de romancier, de biographe et d’essayiste, il cumule l’expérience d’un traducteur, d’un critique et d’un éditeur. Il défend la littérature comme approfondissement du réel. De Paris, il s’est entretenu avec LeDevoir à la veille de sa conférence inaugurale.

« Quand on est écrivain, il faut se garder une liberté de lecture ; ne pas dépendre de l’actualité littéraire et du système médiatique », explique celui qui, après avoir écrit au Monde des livres, se consacre maintenant exclusivement aux Lettres françaises. « Je veux lire de la littérature classique ou étrangère si j’en ai envie, et de ne pas réfléchir sur des courants actuels. La littérature française actuelle est dépendante d’un système éditorial. La plupart des éditeurs ont été achetés par des groupes qui, comme les groupes américains, recherchent le best-seller. La littérature en pâtit. »

Son plus récent ouvrage, Objet d’amour (Flammarion, 2016), prend place parmi ses écrits italiens. Il y raconte comment Sigalon, peintre français doué, envoyé à Rome pour copier l’extraordinaire Jugement dernier de Michel-Ange, aurait pu rencontrer Stendhal, alors consul de France à Civita Vecchia : « J’ai inventé cette rencontre. Je voulais écrire sur un fragment inachevé de Stendhal, sur Tommaso dei Cavalieri, l’amour de Michel-Ange. »

Ce roman, mi-inventé mi-documenté, restitue le milieu des arts, tant français qu’italien, au début du XIXe siècle, par l’intermédiaire du copiste de chefs-d’oeuvre. « Je connais bien Rome ; j’avais envie de décrire cette ville par le regard de Sigalon, qui crut y sacrifier son art, sa créativité et ses recherches personnelles pour faire de la copie. Je traduis aussi beaucoup de livres italiens. Sigalon est pour moi l’occasion d’approfondir ma connaissance de Michel-Ange en tant que poète. Les sonnets de Pasolini, que j’ai traduits, sont très proches de ceux de Michel-Ange. »

La passion des autres

Il y a beaucoup d’objets d’amour dans ce livre. « Cavalieri et Michel-Ange, la création artistique, la fascination inexprimable pour l’art, tous les objets de fixation monomaniaque fonctionnent comme une aimantation romantique, au singulier, qui concentre l’attention dont on attend la révélation. Cigalon constitue une oeuvre avec la même attention qu’un homme amoureux. Un copiste est très proche d’un traducteur. »

Au XIXe siècle, un copiste devait donner des oeuvres une connaissance interprétée, dépassant le plan pictural ou littéraire. « Le traducteur est soumis aux règles de création d’un autre. Or, j’ai été souvent dans cette situation de responsabilité, conscient de ce qui se perd, en fait de précision, de regard, de ton. Un traducteur [comme un copiste] peut être grand ; reconstituer des couleurs détruites et des oeuvres endommagées est un travail qui exige beaucoup d’imaginaire. »

Cigalon est pris dans le mouvement de surexpressivité romantique et dans l’admiration de la Renaissance. « Je partage avec Cigalon ces pulsions et cette modestie par rapport aux grandes oeuvres. En tant qu’écrivain, j’ai une volonté d’expression intime et de passion, mais aussi un goût naturel classique, limpide, sage par rapport à certains mouvements littéraires contemporains parlés. J’approfondis et je rationalise en réfléchissant sur la vie intérieure. » Balzac a pris Cigalon comme modèle de Bridault dans La comédie humaine. Stendhal écrit en critique d’art sur Sigalon.

Nul doute que l’éditeur comprend les mouvements sous-jacents de la création et le rôle de passeur qui accompagne les écrivains dans leur élan. Lecteur de la grande intelligence italienne de Stendhal, admirateur du souffle de Balzac, Ceccatty a justement choisi l’approche subjective pour parler du jugement littéraire et de la littérature intime à Montréal.

Pour l’entendre, rendez-vous ce soir à 18 h à la librairie Le Port de tête, à Montréal.