L’été de mes 14 ans

Au-delà de l’aspect autobiographique du roman, on croirait parfois entendre Nathalie Petrowski parler tant l’auteure use d’une langue qui nous est devenue familière à force de la fréquenter.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Au-delà de l’aspect autobiographique du roman, on croirait parfois entendre Nathalie Petrowski parler tant l’auteure use d’une langue qui nous est devenue familière à force de la fréquenter.

Un été à No Damn Good revisite le Québec du début des années 1970 par l’intermédiaire d’une adolescente. Comment trouver ses repères alors que tout change autour de soi, et en soi ? Le récit nous est raconté au passé, plusieurs années plus tard, alors que la narratrice replonge dans les événements qui ont bouleversé l’été de ses 14 ans. Il y a donc une distance dans le regard qu’elle pose à la fois sur la jeune fille qu’elle a été et sur le contexte de l’époque.

Cette distance, empreinte d’autodérision, permet plusieurs sourires en coin. C’est aussi une façon de mesurer le temps écoulé depuis, de mettre le doigt sur tout ce qui n’existait pas encore et qui est apparu entre-temps, transformant nos modes de vie : ordinateurs, Internet, micro-ondes, CNN, drones, etc.

Mais, en même temps, l’utilisation du présent revient fréquemment, comme si la narratrice ne pouvait s’empêcher de revivre ce qui s’est passé en elle et autour d’elle lors de ce fameux été 1971. Toute la fougue, le sens de l’exagération, le mordant, mais aussi la naïveté de la jeune fille de 14 ans nous sautent au visage. De même, ses mille et une questions et remises en question.

C’est aussi l’occasion de voir avec ses yeux à elle le Québec en pleine ébullition : mouvement féministe, militantisme marxiste, divorces en masse, amour libre, retour à la terre. Et crise d’Octobre.

Ce va-et-vient astucieux entre le regard distancié et le regard collé aux événements s’avère une grande réussite du point de vue narratif. Ça coule, c’est vivant, d’autant qu’on est proche du langage parlé, comme si on entendait une voix. Une voix double : tantôt mature, amusée, tantôt adolescente, intense.

Bien sûr, difficile de ne pas apercevoir l’auteure derrière. Au-delà de l’aspect autobiographique ou non du roman, on croirait parfois l’entendre parler. Dans ce sens, si la personnalité médiatique de Nathalie Petrowski a tendance à provoquer chez vous de l’urticaire, ce livre n’est peut-être pas pour vous. Quoique…

Certains passages du livre pourraient vous surprendre. Qui sait ? Vous pourriez découvrir d’autres visages derrière celui que vous croyez connaître. Ceux, insoupçonnés, que seule la fiction, peut-être, permet de dévoiler.

Effet miroir

Quand commence pour elle l’été de tous les bouleversements, l’adolescente vit depuis un an avec ses parents et son petit frère à Notre-Dame-de-Grâce, dit No Damn Good, « quartier anglophone montréalais, bien que fondé par des pionniers de langue française ».

Née en France, ayant grandi principalement en Ontario, elle a tout à découvrir de la culture québécoise. Ses deux voisines de 14 et 15 ans, bientôt devenues ses amies, vont s’y appliquer. Et leur grand frère bourru, mystérieux, y sera aussi pour beaucoup. Sans compter leur mère, reine du foyer, championne du pâté chinois : « Je n’exagère pas en affirmant que c’est par son pâté chinois que je suis devenue québécoise. »

Tout le contraire de sa mère à elle, journaliste pour l’émission Femmes d’aujourd’hui, le plus souvent absente. Une femme indépendante, sexy. Peu portée sur l’entretien ménager, la préparation des repas. Plutôt du genre à aller manifester pour l’avortement libre et gratuit. Et décidée à quitter son mari possessif, jaloux.

C’est bien là le plus grand hic dans la vie de cette fille de 14 ans : le divorce annoncé de ses parents qu’elle tentera par tous les moyens d’empêcher. En vain. « Leur union m’ayant formée et façonnée, leur désunion ne pouvait que me fracturer et me fragmenter. »

Cruelle leçon de vie

Cet été-là, qui a commencé par une catastrophe, soit la mort de son idole Jim Morrison, est aussi celui d’une multitude de premières fois : premier joint, première fugue (ratée) et premier vol à l’étalage, au magasin Eaton. Enfin, façon de parler, si l’on en croit son amie de 15 ans :« Dans un autre magasin, ce serait du vol à l’étalage, mais ici, dans un magasin où ils ne sont pas foutus de te servir en français, c’est un juste retour des choses. Eaton nous vole notre langue. Nous, on lui vole sa marchandise […]. »

Premier baiser aussi, et premier chagrin amoureux. Ajoutez à cela une peine d’amitié. Une succession de drames, en somme, pour l’adolescente, que cet été 1971. Saupoudrés d’expériences haletantes, de découvertes excitantes, d’accord, mais qui ne font pas le poids. Surtout compte tenu du grand drame qui se joue à la fin du roman et dont on ne pouvait, ni elle non plus, soupçonner l’ampleur.

Bref, comme elle le dit elle-même : « L’été 1971 a été une cruelle leçon de vie. » Tout cela aurait pu créer une ambiance lourde et prendre une dimension misérabiliste. Pas du tout. Et c’est peut-être là que le talent de romancière de Nathalie Petrowski s’illustre le mieux. Dans les paradoxes.

Paradoxes vécus par sa narratrice, autant que paradoxes d’une époque. Paradoxes jusque dans le style employé, qui déconstruit en même temps qu’il l’évoque le tragique des situations.

L’auteure sera au Salon international du livre de Québec les 16 et 17 avril au stand 227.

« À quatorze ans, on est en principe capable de survivre au divorce de ses parents. […] Le divorce, c’est d’abord géographique, puis mathématique. Avant le divorce, on se rapportait à une entité. Après le divorce, on en a deux pour le prix d’une, ce qui est excellent pour le chantage et la manipulation. Mais le vrai problème du divorce quand on a quatorze ans, il vient d’ailleurs, dans l’idée même qu’on se fait de l’amour et de la vie à deux. » Extrait d’«Un été à No Damn Good»

Un été à No Damn Good

Nathalie Petrowski, Boréal, Montréal, 2016, 286 pages