Marie-Célie Agnant en terrain dangereux

Marie-Célie Agnant
Photo: Cyril Folliot Agence France-Presse Marie-Célie Agnant

Marie-Célie Agnant nous dit la peur d’être, celle des jours de craintes, celle des heures d’angoisse quand l’ennemi implacable guette dans l’ombre. Cette poésie consciente et pleine du drame des dictatures qui oppressent fait surgir une parole essentielle au plein désir de vivre. L’enfance prend alors une place immense quant au devoir de résister, devant « les enfants de l’enfance refusée / de toutes petites carpes noyées / dans un fleuve dément / avec leurs muettes prières / petites toutes petites carpes / perdues dans le gigantesque manège / d’une rue sordide […] ».

Le mur devient alors le symbole de tous les empêchements, et l’auteure de se révolter contre les transporteurs et les transporteuses de pierres, les fabricants de prisons, de contraintes. Et, tout à coup, les femmes entravées « réclament à grands cris le soleil / au creux de leurs mains / pour rejoindre la vie / comprendre cette mécanique sans nom / qui les a happées et clouées / au bas des murs / pour vivre / au bas des murs / le sang et l’âme pétrifiés ».

Cette quête de liberté physique et de pensée, cet air ouvert devant l’avenir, c’est le souffle même de ce recueil qui veut faire revivre les Terres brûlées, terres porteuses des promesses enfouies sous les cendres. Mais cette cendre encombre encore la vue, l’esprit, l’espoir ; et c’est avec cette transe qui porte la poète du désespoir à l’acharnement que vient la parole vitale. C’est avec ce regard franc que pose la poète sur ses soeurs complices des constructeurs de prisons, complices de ceux qui oppressent et qui tuent, que surgit une parole de vérité, les premiers indices de l’affranchissement. Aucun discours politique ici, ni revendicateur ni vindicatif, mais la lucidité sur ce qui fut, sur ce qui peut encore être sauvé du compost.

Regards aussi portés sur ses soeurs de vie et de mort, à travers le monde, dans les pays en guerre, guerre de sang ou de clan ou de sexe… Femmes-soeurs dans le malheur et le courage, dans la possibilité que, sous le gris, soit encore quelque éclat de lumière. « L’envie de vivre la tentation du monde / c’est pas pour les chiens dis-tu / L’envie de vivre ni lamentations ni nostalgie / L’envie de vivre Un sang debout. » Il faut comprendre que le territoire cerné par cette poésie est universel, touche la Palestine tout aussi bien qu’Haïti. Cette zone, « elle portait le nom de tant de terres disloquées. »

Il s’agit de saisir le souffle âpre des misères pour souligner l’idée même d’y survivre.

Il s’agit en fait de briser « cette chape de plomb sur les paupières du monde / et tout ce que dans le silence / et par le silence / nous ignorons ». Recueil aux vers amples et au souffle intense, un sujet capital, écrit avec la justesse du coeur et un amour impérieux pour la vie même des femmes et de l’avenir.

L’auteure sera au Salon international du livre de Québec les 16 et 17 avril.

Femmes des terres brûlées

Marie-Célie Agnant, accompagnée de tableaux de Ronald Mevs, postface de Françoise Naudillon, Pleine Lune, Montréal, 2016, 90 pages