Les archipels fictifs de David Turgeon

Chez David Turgeon, les résumés et les esquisses de romans, leurs titres, les noms d’écrivains et d’éditeurs fonctionnent un peu de la même façon que les déchets de ce continent de plastique et de fiction.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Chez David Turgeon, les résumés et les esquisses de romans, leurs titres, les noms d’écrivains et d’éditeurs fonctionnent un peu de la même façon que les déchets de ce continent de plastique et de fiction.

Auteur d’une thèse consacrée à l’oeuvre de l’écrivain Raymond Loquès (voir La revanche de l’écrivain fantôme, 2014), le narrateur sans nom du Continent de plastique, le troisième roman de David Turgeon, avait de grandes attentes par rapport à la vie. « La soutenance de ma thèse avait été un épisode de triomphe ; de grandes choses m’attendaient au tournant, c’était certain. »

Alors que ses amis de la petite bande, « cinq docteurs ès lettres brillants et imbibés », se sont rapidement casés (comme professeurs, à l’université ou au collège), il est contraint d’accepter un emploi comme secrétaire d’un « écrivain à sujets » plutôt consensuel (« j’écris, on imprime, ça vend ») mais respecté par tout le milieu littéraire. Recherches, révision d’épreuves, correspondance : un emploi temporaire, il va sans dire, puisque les velléités d’écrivain du jeune trentenaire sont bien connues.

Mais dix ans plus tard, il travaille toujours pour le « maître », comme il l’appelle. Et entre-temps, un homonyme a publié presque à sa place quelques romans grand public (horreur), il a aussi quitté Odette, qui partageait sa vie depuis quelques années, pour la relationniste du « maître », Denise Bruck, une beauté d’origine allemande — peut-être le personnage le plus intéressant du roman. Avec elle, à quatre mains sous la signature de Jean-Charles Échassier, il va faire de la critique d’art à demi-fictive pour la revue d’un ami.

Se prenant vite au jeu de l’invention, Denise Bruck, elle, deviendra écrivaine. « C’est compliqué, écrire un roman ? » Pas du tout, n’importe qui peut y arriver, il faut simplement « de la patience et des idées ». « C’est ainsi que je devins l’assistant non pas d’un écrivain, mais de deux, raconte-t-il. Pour moi qui avais toujours voulu écrire mais qui ne le faisais pas, ça devenait cocasse. »

Fasciné par un îlot « de déchets couvrant les eaux du Pacifique » dont il entend parler, le narrateur rêve vaguement d’écrire en s’inspirant de ce « continent de plastique ». Un projet qui s’évanouit lorsqu’il découvre être incapable d’écrire« quoi que ce soit dépassant les deux mille mots ». De toute manière, à ceux qui lui demandent des comptes, il finira par répondre qu’il n’a plus envie d’écrire ni de pratiquer ce « hobby pour privilégiés ».

L’idée reviendra toutefois le visiter lorsqu’il fera la rencontre d’un couple de scientifiques qui veut peupler le continent de plastique, en faire un endroit habitable, une sorte d’utopie écologique et politique. Sans qu’on sache trop pourquoi, il faut reconnaître que l’idée d’une île de déchets semble être dans l’air du temps : La fille d’Ulysse de Marie Pascale Huglo (Leméac, 2015) et L’île du Point Némo de Jean-Marie Blas de Roblès (Zulma, 2014), par exemple, ont tous les deux récemment fantasmé à ce sujet.

Chez David Turgeon, les résumés et les esquisses de romans, leurs titres, les noms d’écrivains et d’éditeurs fonctionnent un peu de la même façon que les déchets de ce continent de plastique et de fiction. Ils s’amalgament les uns aux autres, bouteilles vides, bouées perdues, chaussures noyées et particules ensemencées qui en viennent à former un univers cohérent et habitable.

Mais Le continent de plastique, qui semble clore une sorte de trilogie consacrée grosso modo à l’univers du livre, est peut-être surtout, en réalité, l’histoire d’une rencontre entre un homme et une femme — le narrateur et Denise Bruck. Une histoire d’amour presque vraie, touchante, pudique et délicate où, comme dans ses deux précédents romans, les lecteurs retrouveront le style maniéré et fantaisiste de David Turgeon.

Avec son ironie légère et sa tonalité doucement bédéesque, il reste que le charme désuet et difficile à cerner du roman repose plus sur la manière que sur le propos. Pour happy few, dirait Stendhal.

L’auteur sera au Salon international du livre de Québec les 16 et 17 avril au stand 288.

« De temps à autre, je tombais dans une embuscade de maringouins ; le combat se soldait par des pertes des deux côtés. Les cyclistes se faisaient de plus en plus rares. Au détour d’un virage j’aperçus la cascade promise par la carte touristique dont les pliures n’avaient de cesse de se déchirer dans ma poche. D’une corniche minérale jaillissait un dévalement d’eau fraîche, heurtant par degrés les saillies de roc nu qui divisaient et redivisaient la chute pourtant imperturbable jusqu’à sa plongée finale. Un simple pont de bois enjambait le ruisseau fébrile qui tirait source de cette eau perpétuellement cheyante. Ce spectacle m’arrêta quelques minutes. Le bruissement de la cascade s’accompagnait du trille impeccable d’une sittelle posée dans les parages. » Extrait du « Continent de plastique »

Le continent de plastique

David Turgeon, Le Quartanier, Montréal, 2016, 312 pages