Détricoter le chandail de nos illusions

Jean-François Nadeau
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Jean-François Nadeau

Tout est dans tout, affirmait le sage. C’est aussi les mots que choisit Jean-François Nadeau pour décrire son patelin natal des Cantons-de-l’Est, Cookshire, rebaptisé depuis 2002, fusion oblige, Cookshire-Eaton. « Je pense que tout est né là », avance-t-il avec son habituel aplomb au sujet du chroniqueur qu’il est devenu, celui dont vous lisez les lignes dans ce journal, comme celui que l’on retrouve dans Les radicaux libres, recueil paraissant aujourd’hui chez Lux.


C’est à Cookshire, donc, que l’historien, journaliste et biographe de Bourgault s’est d’abord exercé à détricoter le chandail d’illusions duquel notre société recouvre ses lâchetés, ses mensonges et ses fuites en avant. Une formule que ne renierait sans doute pas Jean-François Nadeau, dont le style camoufle ses effets sous une écriture d’une élégance que nous contraindra malheureusement à qualifier de surannée la fréquentation douloureuse de certaines autres colonnes, là où l’éructation toute en capitales et l’écumant bredouillage se revendiquent du genre noble qu’est la chronique.

L’intérêt des liens

« Très tôt, j’avais l’impression que je pouvais me promener partout dans le monde, et à travers les époques, juste en me promenant dans les rues de mon village, se rappelle-t-il. À l’usine en bas, il y avait quelqu’un qui avait un lien avec le Titanic, alors, par lui, j’avais accès d’une certaine façon aux transatlantiques. Il y avait des colonnes grecques sur la Banque de Montréal. Il y avait une forme de Moyen Âge qui était attribuée à une église protestante. Il semble qu’il y avait plusieurs couches dans l’humanité, des couches qui n’étaient pas séparées comme on a tendance à les présenter aujourd’hui. Ça m’a toujours intéressé de faire des liens, parce que j’ai d’abord vu le monde comme ça. Beaucoup de choses en expliquaient d’autres. »

Jean-François Nadeau peut bien plaider n’avoir au fond hérité que d’une bonne paire d’yeux capables d’entrevoir le mince fil rattachant les choses entre elles, il faut être doté d’un équilibre de fildefériste pour s’engager dans une chronique (« Les dauphins », moment fort des Radicaux libres) en questionnant notre fascination collective pour le symbole du dauphin, avant de remonter jusqu’en 1969, le temps d’évoquer la retransmission télé d’un défilé de la Saint-Jean, et de s’inquiéter en conclusion des impacts délétères du projet pétrolier de TransCanada.

« J’essaie de faire des ponts qu’on ne fait pas habituellement entre la littérature, la sociologie, l’histoire et des faits sociaux, de montrer des détails qui révèlent des choses qui sont plus grandes que le détail lui-même », explique-t-il, au sujet de cette série de textes parfois déjà parus dans Le Devoir, parfois ailleurs, bien que tous considérablement remaniés et bonifiés.

Pour ce « doux profondément blessé par la dureté du monde », se disant « très inquiet pour l’avenir », la générosité caritative des puissants prompts à se poser en bienfaiteurs de l’humanité ne devrait être considérée pour rien d’autre que ce qu’elle est vraiment : un vaste trompe-l’oeil.

« On ne veut pas que les gens saupoudrent sur les pauvres leur bonté, tout en étant eux-mêmes les continuateurs d’un système qui fait que ces pauvres sont dans la situation où ils sont, martèle-t-il à propos d’un des leitmotivs du livre. On veut juste que ces gens paient leurs impôts et qu’on structure à long terme un monde social plus équitable. La bonté individuelle, ça commence à faire longtemps que les gens riches la font et ça ne change pas grand-chose, à part qu’on publie de plus en plus de notices nécrologiques disant : “ Ha, elle a été bonne pour les femmes battues, ha ! il a été bon pour l’Accueil Bonneau ”. »

« Il faut se donner les moyens d’être plus grand », insiste-t-il, en parlant d’éducation, de formation des maîtres, de réelle préservation des immeubles patrimoniaux. On aura compris que Jean-François Nadeau n’évoque pas ici cette forme de grandeur dont se prévalent certains pour écraser les autres, mais plutôt de celle demandant de s’élever au-dessus du chaos afin de prévenir ses compatriotes des périls plus graves se dessinant à l’horizon.

Les radicaux libres

Jean-François Nadeau, Lux, Montréal, 216 pages

3 commentaires
  • Suzanne Giguère - Abonné 14 avril 2016 15 h 26

    Flâneur en terre humaine

    Jean-François Nadeau me fait penser au poète espagnol Antonio Machado, qualifié de flâneur en terre humaine. Comme Machado, il aime le peuple, les braves gens « qui vivent, qui travaillent, passent et rêvent...» (Solitudes). « Chaque fois que j'ai affaire à des hommes de la campagne, disait Machado, je pense à toutes les choses qu'ils savent et que nous ignorons et combien il leur importe peu de connaître tout ce que nous savons ».
    Comme Machado, JFNadeau avance en terre humaine, refusant toute désespérance, sans jamais nier les souffrances. Comme le poète, il se méfie des bonimenteurs et de l'élitisme. Comme lui, il arpente les couloirs des mots et des pensées élevées.
    Tout en ce journaliste et écrivain est exigence, élans et désir ardent de justice et de vérité. Jusqu’au cri. Combat qu’il porte toujours en lui.

  • Denis Paquette - Abonné 14 avril 2016 16 h 50

    En quête d'une terre viable

    N'est ce pas exactement ce que nous sommes des flâneurs en quête d'une terre viable, merci madame, il faut absolument que je lise cet Antonio Machado

  • Colette Pagé - Inscrite 15 avril 2016 10 h 57

    Nous ramener à l'essentiel !

    Comme un sonneur d'alertes JF Nadeau nous amène à réfléchir sur l'état du monde, sur les vraies affaires différentes de celles évoquées par les décideurs politiques.

    Un monde avec une vision orientée vers l'essentiel : l'éducation, la formation des maîtres, la diminution des inégalités sociales, la contribution des plus riches à l'État providence, la beauté.

    Tout en ne manquant pas de dénoncer les insignifiances propagées par ces émissions de télé qui au lieu de tirer vers le haut nous entraîne toujours plus vers le bas.