La SAT ouvre son labo aux bibliothèques de Montréal

Le dispositif en gestation pourra permettre à un auteur qui vient parler de son œuvre de s’adresser, grâce aux caméras, aux populations de trois ou quatre autres bibliothèques.
Photo: Source Société des arts technologiques Le dispositif en gestation pourra permettre à un auteur qui vient parler de son œuvre de s’adresser, grâce aux caméras, aux populations de trois ou quatre autres bibliothèques.

Imaginez une heure du conte où les pages du livre narré se déploieraient au fur et à mesure sur de grands écrans entourant les petits lecteurs assis en Indien sur les tapis de leur bibliothèque. Imaginez une conférence sur une expédition au mont Blanc où les photos de voyage vous enroberaient entièrement, sur 360 degrés. Et où le conférencier vous parlerait par écran interposé, tout en vous regardant droit dans les yeux pour répondre à vos questions. Voilà ce que les usagers des bibliothèques Ville-Marie et Frontenac à Montréal pourraient expérimenter dès octobre prochain. Bienvenue au Bibliolab.

Un Bibliolab ? C’est une idée lancée par la Société des arts technologiques (SAT). « Un de nos mandats est d’utiliser nos recherches, faites à la base pour des projets artistiques, et d’en faire des projets applicables dans la société », explique au Devoir l’agente de recherche et coordonnatrice de projet Claire Paillon. Depuis plusieurs mois, la SAT cogite avec une cohorte de bibliothécaires et d’usagers afin de pondre un logiciel de soutien et un dispositif simple de projecteurs et d’écrans qui permettraient aux bibliothèques « d’ajouter une autre dimension à des activités existantes, d’ouvrir de nouvelles possibilités, d’enrichir les expériences qu’on offre déjà », comme l’indique Cécile Lointier, de la bibliothèque Père-Ambroise.

« Les technologies qu’on exporte ici, précise Mme Paillon, sont celles qui permettent la téléprésence (le fait de se connecter ; de ne pas être physiquement présent dans un même lieu mais de pouvoir échanger, comme on le fait chez nous par le truchement de Skype) et l’immersion, qui est le point fort de la SAT. Car pour l’instant, la seule chose qui est en réseau entre les bibliothèques, c’est la réservation qu’on peut faire d’un livre qui est dans une autre biblio et qu’on fait venir. Ça ne va pas beaucoup plus loin. »

Multiplier les possibilités

Le dispositif en gestation pourra permettre à un auteur qui vient parler de son oeuvre de s’adresser, grâce aux caméras, aux populations de trois ou quatre autres bibliothèques. Mais aussi de rejoindre des clientèles à mobilité réduite qui n’ont accès qu’à la bibliothèque la plus près de chez elles, mais qui pourraient ainsi bénéficier des animations d’autres lieux. « Avec un tel système, on pourrait faire participer davantage les résidents des cinq HLM environnants, qui ne sont pas mobiles… », rêve la directrice de Père-Ambroise, ainsi que les groupes scolaires et les familles nombreuses ou avec de tout jeunes bébés. « Et si on voit plus loin, on pourrait penser éventuellement faire des projets avec des écoles en France, par exemple », poursuit Claire Paillon.

Et les bibliothèques, qui jonglent souvent avec de minces budgets, pourront « partager des coûts ; d’avoir une plus grande audience, en divers lieux, pour une activité ; partager des ressources spécialisées », énumère la coordonnatrice. Une bibliothécaire pourrait ainsi faire des suggestions à distance, alors que son interlocuteur verrait non seulement son visage, mais en gros plan les documents présentés. « L’idée n’est pas de viser un seul usage, mais d’arriver à un dispositif qui soit le plus polyvalent possible, facile à utiliser sans technicien spécialisé — parce qu’il n’y en a pas en biblio —, qui soit facile à monter et démonter, pour gagner de l’espace. On travaille avec ces contraintes. »

Modulaire

Pour l’instant, la machine est pensée comme une assiette avec des projecteurs fixés au plafond et des paravents qui deviennent surface de projection et permettent de partitionner l’espace, d’en cacher des éléments — tables ou étagères —, d’isoler des zones de jeu plus petites. « On essaie d’être le plus modulaire, le plus flexible possible. »

La réalisation de ce prototype soulève plusieurs questions. Celle de la création de contenus. « On avait des idées folles au départ, s’amuse Claire Paillon, on se disait qu’on pourrait faire une immersion en animation pour apprendre sur les animaux et les plantes dans la forêt, où on suivrait un petit renard qui nous donnerait les informations… Le dispositif pourrait le supporter, mais ça nécessiterait tout un mandat de création. Il nous faut plutôt trouver une manière de transposer des contenus qui existent déjà, et de rendre technologiques ceux qui ne le sont pas — comme les images d’un livre pour enfants. »

Le laboratoire s’attarde aussi beaucoup à la notion des limites du dispositif. Une heure du conte « traditionnelle », par exemple, s’adresse en moyenne à 20 enfants. « Si on en a 10 dans un lieu et 10 dans un autre, avons-nous atteint notre limite, ou est-ce qu’on peut en rajouter 10 encore ? Et alors sont-ils dans un troisième lieu ? Car on s’est rendu compte en tests que pour avoir une réelle interaction à distance, il faut une masse limitée de spectateurs. » Et si une activité est manuelle, avec colle, papier, ciseaux, comment s’assurer de loin que rien ne dérape ?

« Lors de notre prochaine rencontre, on va parler de cette notion de présence : comment est-ce que l’animateur peut se sentir présent dans les autres lieux, et comment les spectateurs perçoivent-ils cette présence qui n’est pas physique ? Est-ce que l’utilisation de données pourrait lui donner du pouvoir ? S’il pouvait par exemple contrôler des éléments d’ambiance (lumières ou chauffage) ou d’architecture ? »

Le fait que l’animateur apparaisse à taille quasi humaine aide déjà cette présence. Et la SAT va ajuster ses écrans pour que les spectateurs puissent voir les jambes de l’animateur, afin que ce dernier puisse s’asseoir par terre, aussi. « Pour être intéressante en bibliothèque, il faut qu’une technologie soit utile, pratique », tranche Cécile Lointier.

« C’est très intéressant pour nous de révéler cette nouvelle tendance des bibliothèques de vouloir passer au XXIe siècle, indique Claire Paillon, de devenir plus techno sans être technogadget, de s’ouvrir à beaucoup plus que le livre. »


Les technosbiblios d’ailleurs

« Grosso modo, ce qui se fait actuellement en bibliothèque ailleurs dans le monde, ce sont surtout des expérimentations autour de la réalité virtuelle immersive, comme ces universités qui font des projets de recherche autour du CAVE [ce dispositif de réalité virtuelle immersive, une voûte immersive, en quelque sorte]. La compagnie Cisco, elle, a implanté quelques systèmes de téléprésence. Notre particularité, à la SAT, c’est de combiner les deux, l’immersion et la téléprésence. Et peut-être que la portabilité du dispositif, sa capacité de s’intégrer dans le flux de travail des bibliothécaires, se démarque. En matière de combinaison, on semble assez novateur », a indiqué au Devoir le codirecteur de la recherche à la SAT, Patrick Dubé.