Compteur d’éternité

Daniel Tammet voit le chiffre neuf énorme et bleu. Le chiffre quatre est bleu aussi, mais plus clair. Le six est petit et noir, et le chiffre zéro nous reflète comme un miroir. Quant au chiffre infini pi, dont il sait décliner par coeur les 22 000 premières décimales, il le voit dans une multitude de couleurs, comme un paysage qu’il ne se lasse pas de contempler. Daniel Tammet est atteint du syndrome d’Asperger. En 2007, il a été classé parmi les 100 génies de l’humanité par le psychiatre spécialiste du « syndrome du savant », Darold Treffert. Il parle 12 langues, dont l’islandais, qu’il a appris en sept jours. Dans l’apprentissage des langues, il se sert précisément de sa synesthésie, par laquelle il associe des couleurs et des images aux nombres et aux chiffres.

« Les chiffres ont toujours constitué pour moi un langage, dit le Britannique en entrevue. C’est pour ça que je maîtrise bien les langues, les lettres et la littérature. »

Car Daniel Tammet est aussi écrivain. Ces essais Je suis né un jour bleu, et Embrasser le ciel immense, traduits en français aux éditions Les Arènes, ont atteint des sommets au palmarès des ventes. Ces jours-ci, il lance son premier roman, Mishenka, toujours aux Arènes, qui plonge dans l’univers de deux joueurs d’échecs en Russie. Il est l’invité du festival Metropolis bleu, où il donnera entre autres une conférence sur le thème de la poésie des nombres, le 15 avril, à la Grande Bibliothèque.

L’éternité en une minute, la poésie des nombres est aussi le titre de l’un des livres précédents de Tammet, dans lequel il relate une partie de son parcours. Il y raconte par exemple comment il a apprivoisé la notion d’infini, en comptant les fractions de seconde qu’il lui fallait pour marcher entre deux réverbères. Membre d’une famille de neuf enfants, il raconte aussi qu’en les divisant en sous-ensemble, il y avait 512 façons différentes de voir ces enfants réunis.

« Comme les oeuvres littéraires, les idées mathématiques nous aident à agrandir notre cercle d’empathie, elles nous libèrent de la tyrannie d’un point de vue unique, de l’esprit de clocher. Si on sait les regarder, les nombres font de nous de meilleurs humains », écrit-il.

Fascinant Pi

En 2004, Daniel Tammet a appris par coeur les 22 514 premières décimales du nombre pi, et les a déclinées durant cinq heures, devant un public médusé, au Old Ashmoleum Museum d’Oxford. « Bien sûr, je ne pouvais pas posséder ce nombre, sa beauté, son immensité. Peut-être était-ce moi qui étais possédé par lui. Un jour, j’ai commencé à voir ce que pourrait devenir ce nombre, transformé par moi, et moi par lui. C’est alors que j’ai décidé d’apprendre par coeur une multitude de ses décimales », écrit-il. Lauréate du prix Nobel de littérature en 1996, la poète polonaise Wislawa Szymborska a aussi écrit un poème sur l’Admirable nombre Pi : « Inutile de vous presser avec lui, vous n’y arriverez pas au bout. La terre et le paradis, eux-mêmes, sont temporels. Mais pas notre Pi. »

Daniel Tammet est ému par les nombres, donc, mais aussi par les mots. Pour lui, le mot « journal » est jaune, mais le mot « devoir » est transparent. Plus encore, ce sont les livres qui lui ont appris à vivre. Plus jeune, lorsqu’il avait, comme beaucoup d’autistes, de la difficulté à établir des relations sociales, ce sont les livres, qu’il fréquentait à la bibliothèque de Londres, qui ont été ses guides, son inspiration. « Les livres ont été comme une passerelle entre le monde intérieur et monde extérieur. Ils m’ont aidé à vaincre la prison de l’autisme. Dans les livres, il y avait des émotions, des dialogues. J’ai appris ce que c’était que la joie, la tristesse, le deuil, la curiosité. Après, j’ai pu aller dans la cour d’école et parler comme les personnages dans les livres. Au début, je faisais des fautes. Mais à force de faire comme ça, j’apprenais. Je devenais un être de plus en plus social », dit-il en entrevue.

Enfant, Daniel Tammet a même inventé un langage de mille mots, le manti. « Le manti est un projet encore en développement, avec une grammaire et un vocabulaire de plus de mille mots », écrit-il dans Je suis né un jour bleu.

L’union des sens

Le don de synesthésie lui est venu au cours d’une crise d’épilepsie, fréquente chez les personnes autistes. La synesthésie est « une confusion neurologique des sens, très rare, le plus souvent la capacité de voir les lettres et/ou les noms en couleur », explique-t-il.

Nabokov était synesthète, comme Duke Ellington ou Wassily Kandisky. Rimbaud, qui écrivait pourtant, dans ses Voyelles : « A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu », ne l’était pas, selon les experts. Aujourd’hui, Daniel Tammet vit à Paris, de sa plume, est épanoui dans sa vie amoureuse et ressent moins besoin d’épater la galerie avec ses prouesses mathématiques.

« Écrire, c’est tellement corporel pour moi, tellement physique. Chaque fois que j’écris une phrase, ça vit sur la page. Chaque fois que je vois une phrase mal écrite, je veux mettre les mots là où il faut. Je vois des couleurs qui ne vont pas forcément bien ensemble », raconte-t-il.

Il connaît bien le Québec puisque sa belle-famille est installée dans la région de Gatineau. Dans un texte intitulé L’homme de neige, il raconte que la neige est blanche parce que toutes les couleurs du spectre sont dispersées par la neige en proportions à peu près égales. « C’est cette dispersion équitable des couleurs que nous percevons comme de la blancheur, écrit-il. Chaque flocon a une structure de base à six côtés, mais sa descente en spirale sculpte chaque hexagone de manière unique : les plus infimes variations de la température de l’air, ou de l’humidité, font toute la différence. »

L’éternité en une heure, d’infinies possibilités en un seul flocon : la vie est un calcul aux dimensions insoupçonnées.

10 commentaires
  • Marc Leclair - Inscrit 13 avril 2016 02 h 23

    Un article qui fait du bien à lire et qui change de la morosité de la politique et affres de ce monde. Merci pour cette bouffée d'air frais.

  • Raymond Labelle - Abonné 13 avril 2016 07 h 32

    Documentaire sur Daniel Tammet

    Vous trouverez à ce lien un documentaire (en anglais) de 2011 sur Daniel Tammet. Depuis, Daniel s'est davantage consacré à l'écriture, mais ça montre bien l'étendue de ses capacités.

    Bien que ça ne soit pas spécifié dans l'article, je suppose que l'entrevue avec Daniel s'est faite en français.

    https://www.youtube.com/watch?v=PHGIUc9uS-w

    • Gilles Théberge - Abonné 13 avril 2016 09 h 21

      Bien sûr puisqu'il vit à Paris!

      Les journalistes du devoir devraient se faire un devoir de signaler cette caractéristique.

    • Raymond Labelle - Abonné 13 avril 2016 10 h 16

      Daniel T. est un surdoué, entre autres pour l'apprentissage des langues.

      Que dire de nos ministres fédéraux des partis qui ont gouverné, qui ont été ministres pendant plusieurs années, responsables de l'ensemble du Canada pour leur ministère, et qui n'ont pas appris le français?

      Pourrait-on les qualifier de sous-doués? Atteints de troubles cognitifs sérieux? D'autant plus qu'ils ont facilement accès à des cours gratuits par le biais de la fonction publique fédérale.

      Voilà un contraste qui n'honore pas certains de ces "honorables".

    • Raymond Labelle - Abonné 13 avril 2016 10 h 18

      Peut-être que DT parle français si bien, si couramment et de façon si naturelle que la journaliste en a oublié de le spécifier.

    • Raymond Labelle - Abonné 13 avril 2016 15 h 41

      J'insiste un peu - le docu cité ci-haut est vraiment à voir.

    • David Létourneau - Inscrit 14 avril 2016 16 h 44

      Vous avez raison, M. Labelle. Documentaire fascinant!

      Je cite (en anglais) un passage que je transcris en vitesse (pardon s’il se glisse des erreurs) et que je trouve superbe...

      (17:07) «I experience numbers in a very special way, using colours, texture, shape and form, sequences of numbers... form, landscapes in my mind. It just happens. It’s like having a fourth dimension. One, for example, would be very bright, a very bright and shiny number; it’s almost like somebody flashing a light in my face, you know, it’s a very interesting experience. Number two is kind of like a movement, right to left, a kind of like a drifting motion. Five is like the clap of thunder, or the sound of a wave against the rock. Six is very small... it’s actually the number I find hardest to experience in any sort of meaningful visual way... So it’s often the absence of anything; it’s like a hole, a chasm, or a black hole. Number nine is the biggest number; it’s very tall; it can be intimidating.»

      Il est dit que les scientifiques appellent ce phénomène la «Synesthésie».

      J'ai l'impression que je me suis trouvé là un beau sujet à méditer! Merci, M. Labelle!

  • Michel Blondin - Abonné 13 avril 2016 09 h 05

    la vie est une perception mathématique

    J'ajoute pour les littéraires.
    Les mathématiques s'unifient dans la mathématique par la forme et le mouvement du raisonnement.
    Ainsi, une déduction est un mouvement qui part d'un universel pour descendre sur la particularité ou en voir la conséquence.
    L'induction est le mouvement qui part de la singularité ou la particularité des choses pour en faire une fulgurante généralité.
    Enfin, l'abduction, mise en évidence comme inférence par Sanders Pierce, c'est la découverte par sérendipité, un mouvement de la meilleure explication pour un phénomène.

    Ces trois formes de mouvement de l'esprit fondent non seulement le mouvement de la mathématique, mais aussi tout langage puisqu'à la base, il n'existe pas d'autres formes de mouvement. Elles comprennent aussi les façons d'intuitionner, de s'émouvoir et de créer et d'exprimer la pensée par une longueur d'onde musicalement audible.

    Pierce, ce génie a été méconnu de son vivant. Sa sémiologie complexe est un reflet de la complexité de la pensée. Gaudie, cet architecte avait aussi cette perception du lien entre les nombres et les formes de vies tout comme Fibonacci.
    La cohérence poussée à l'extrême et l'exploitation du spectre lumineux ou de toute forme de vie se référant à des phénomènes physiques peuvent aboutir à des connaissances extraordinaires ou spectaculaires.

    Je souligne que tous les littéraires ont souvent plus la « bosse des mathématiques » qu'ils le croient. Souvent à la base, ils ont en horreur de cette implacabilité de la discipline, sans pitié, arrache-cœur pour les erreurs, fait peur à bien des « mal appris » de la question et fonde les préjugés tenaces. Les ordinateurs, par la forme de convivialité, mais aussi par son "sans cœur déjà connu' changent la donne et nous font évoluer vers une appropriation de la “conscience des formes de raisonnement” et ceci bien que le dilemme entre la conception de la mathématique est écartelé entre Platon dont Alain Cones est le défendeur et Aristote et l'école améric

    • Raymond Labelle - Abonné 13 avril 2016 15 h 38

      Merci de ces réflexions M. Blondin. Comme je boycotte Facebook, je ne peux vous mettre un "j'aime" - je dois donc le faire au long ici.

      DT peut donc se trouver à la frontière des mathématiques, du langage et de l'ordre du monde, lesquels se recoupent, comme vous l'illustrez. Ouf!

      Très curieux des livres de DT - pas lus encore. Je me le promets bien.

    • David Létourneau - Inscrit 14 avril 2016 17 h 22

      M. Blondin, vous êtes toujours fascinant dans vos remarques! Dommage que la limitation de longueur des commentaires vous coupe souvent avant la fin!... Je lirais des dizaines et des dizaines de pages de vos réflexions! Merci beaucoup! Vous êtes inspirant.