Philippe Claudel, changer le creux en plein

Philippe Claudel
Photo: Gary Gershoff Agence France-Presse Philippe Claudel

On pourrait croire que la noirceur domine l’oeuvre de Philippe Claudel. Le romancier français de 54 ans, auréolé du prix Renaudot en 2003, du Goncourt des lycéens en 2007 et du Prix des libraires du Québec l’année suivante, revient à l’avant-scène avec L’arbre du pays Toraja, un roman encore une fois empreint d’une grande gravité. Pourtant : « C’est avant tout une célébration de la vie », avance en entrevue Philippe Claudel, à quelques jours de l’ouverture du Salon international du livre de Québec, dont il est un des invités d’honneur.

Son premier roman, Meuse l’oubli, en 1999, portait sur la mort de personnes aimées. Dans Les âmes grises, il revenait sur les ravages de la Première Guerre mondiale, puis, dans La petite fille de Monsieur Linh, sur ceux de la guerre du Vietnam et du génocide khmer. Il s’est aussi penché, dans le très troublant Rapport de Brodeck, sur les conséquences de la Shoah et de la Seconde Guerre mondiale. Et voici que, dans L’arbre du pays Toraja, la mort d’un proche occupe le centre de l’histoire.

Mais ce n’est pas tant la mort ni la guerre qui constituent le terreau romanesque de cet auteur longtemps enseignant auprès de prisonniers et d’enfants handicapés. « Ce qui m’intéresse, c’est d’essayer de comprendre comment nous fonctionnons, ce que nous sommes, comment nous nous confrontons à des drames, qu’ils soient historiques ou intimes, explique-t-il. J’essaie toujours, par romans interposés, d’inspecter nos grandeurs, nos lâchetés, nos forces et nos faiblesses. »

Parmi les phrases révélatrices de L’arbre du pays Toraja, on retient spécialement celle-ci : « Vivre, en quelque sorte, c’est savoir survivre et recomposer. » Pour Philippe Claudel, qui s’illustre aussi comme réalisateur depuis Il y a longtemps que je t’aime, César du premier film en 2009, c’est là une des grandes forces de l’humain. « Je suis toujours étonné de la façon dont les hommes, après de grands cataclysmes, soit intimes, soit historiques, parviennent à reconstruire, à retrouver l’énergie du vivant, alors que toute la vie est broyée. »

Faire d’un creux un plein

Même lorsqu’on a la chance de vivre dans des temps historiques qui ne sont pas trop turbulents, on est forcément touchés par des deuils personnels, fait-il remarquer. « Dans ces cas-là, il faut réussir à recomposer un ordre, une architecture intérieure qui nous rend solides. C’est toujours très dur de perdre quelqu’un qu’on aime, mais c’est vrai aussi que, passé les premiers temps du deuil, il est important de faire de ce creux un plein. »

Faire en sorte que l’absence devienne une présence nourricière, quelque chose de riche ; c’est ce à quoi il s’est appliqué avec L’arbre du pays Toraja. « La personne qu’on a connue, tout ce qu’elle nous a apporté, tout ce qu’elle donne encore, par-delà la mort, il faut en faire une énergie. »

Le narrateur de L’arbre du pays Toraja, un cinéaste d’une cinquantaine d’années, prend la plume au lendemain de la mort de son producteur et meilleur ami. Une façon pour lui de poursuivre le dialogue avec son cher complice, de le garder vivant.

Fasciné par les rites funéraires du peuple Toraja qu’il a découverts au cours d’un voyage en Indonésie, notamment par cette coutume qui consiste à déposer la dépouille de petits enfants dans une cavité pratiquée sous l’écorce d’un grand arbre, il tente à sa façon d’ériger, par l’écriture, une sorte de sépulture pour son ami.

Philippe Claudel a fait lui-même de nombreux séjours en Indonésie, sur l’île de Sulawesi en particulier, où il a été frappé par les coutumes du peuple Toraja entourant la mort. « Lorsqu’on m’a fait voir cet arbre dont je parle dans le livre, raconte-t-il, ému, j’ai trouvé que c’était une merveilleuse leçon de vie. Surtout une façon de faire entrer les morts dans nos vies. »

Dans la foulée, autour de lui, « la mort a fait son petit commerce », comme il dit. « Elle a emmené mon papa, ma maman, mes tantes… et mon meilleur ami. » Jean-Marc Roberts, aussi son éditeur, est mort il y a trois ans. « J’étais dans le deuil d’un ami et d’un éditeur… et même mort, il a réussi à me faire écrire ce livre. »

Le sublime dans la vie

La métaphore de l’arbre-sépulture traverse le roman. Philippe Claudel l’a voulu ainsi. Son livre devient en quelque sorte un arbre, une arborescence, dans sa construction même, avec des ramifications, sous forme d’apartés, de retours en arrière. L’arbre du pays Toraja devient aussi un corps. C’est-à-dire « une créature vivante dans laquelle on place ce qui n’a plus de voix, ce qui n’a plus de visage, ce qui n’a plus de chair. Il y a des moments passés qui continuent quand même à être là, puisqu’il suffit d’ouvrir un peu, d’écarter un peu les branches de l’arbre ou son écorce, pour que soudain, ils surgissent ».

L’arbre du pays Toraja est aussi une interrogation sur le corps, la maladie, le vieillissement. À travers la mort de son ami, le narrateur est amené à projeter sa propre mort, nécessairement. Et à se questionner sur ce que c’est que d’être vivant, à quoi ça tient. Il en vient à faire un inventaire de tout ce que la vie contient de sublime : l’art, la littérature, le bon vin… et l’amour. En chemin, il rencontre une femme dont il tombe amoureux. Une femme beaucoup plus jeune que lui.

« C’est une situation assez banale, convient le romancier : un homme de 50 ou 60 ans qui aboutit avec une femme beaucoup plus jeune. Mais ce qui m’intéressait, c’est de montrer que mon narrateur a des scrupules à vivre ça, notamment quand il compare leurs deux corps. Il a l’impression qu’il est dans une mauvaise concordance des temps. Il s’interdit presque d’aimer. Il avance à reculons, comme s’il y avait une sorte de honte à aller vers cet amour. »

Comme c’est souvent le cas dans la vie, la mort et une nouvelle naissance se font écho dans le roman. Pour Philippe Claudel, avec ce corps de femme à ses côtés qui accueille désormais la vie, le centre d’intérêt du narrateur est nécessairement appelé à se déplacer : « On sent bien que sa vie va tourner autour de cet astre à venir, qu’il va se mettre à son service, dans la célébration de la vie. »

L’auteur sera au stand 41 jeudi, vendredi et samedi.

« Ce qui m’intéresse, c’est d’essayer de comprendre comment nous fonctionnons, ce que nous sommes, comment nous nous confrontons à des drames, qu’ils soient historiques ou intimes. J’essaie toujours, par romans interposés, d’inspecter nos grandeurs, nos lâchetés, nos forces et nos faiblesses. » Philippe Claudel

L’arbre du pays Toraja

Philippe Claudel, Stock, Paris, 2016, 216 pages

2 commentaires
  • Jeanne M. Rodrigue - Abonnée 9 avril 2016 08 h 54

    Le meilleur et le pire de l'humanité


    J'ai beaucoup aimé le film de Philippe Claudel "Tous les soleils" (2011) avec entre autres Anouk Aimée, vieillissante mais toujours magnifique, et ne serait-ce que pour voir Stefano Accorsi se promener en vélomoteur (Sachs?) dans les rues de Strasbourg et le voir également danser la tarentella sur son bureau à l'université! Un petit bonheur et un hommage à la vie...

    Tout le contraire du "Rapport de Brodeck", autre oeuvre remarquable de Claudel tant, cette fois-ci, pour les mauvaises consciences que la bassesse des personnages.

    À n'en pas douter, "L'arbre du pays Toraja" sera de mes prochaines lectures.

  • Monique Girard - Abonnée 10 avril 2016 13 h 47

    Quel écrivain magnifique!

    Je suis heureuse que le Salon du livre de Québec ait invité cet auteur qui sait si bien déceler l'âme humaine. Il a une écriture sublime qui réussit à nous faire accepter l'horreur. Le rapport de Brodeck en est un bel exemple puisque la laideur et la lâcheté humaines sont présentes mais l'écriture de Claudel nous les rend moins indigestes. La magie de l'écriture!