Conspirations, inspiration

Hans-Jürgen Greif est un portraitiste au regard acéré qui semble fuir comme la peste la facilité.
Photo: Francis Vachon Le Devoir Hans-Jürgen Greif est un portraitiste au regard acéré qui semble fuir comme la peste la facilité.

Après avoir consacré un doctorat à l’oeuvre de l’écrivain italien Ugo Foscolo à l’Université de la Sarre (Allemagne), Hans-Jürgen Greif est arrivé à Québec en 1969. Pendant 35 ans d’enseignement à l’Université Laval, il a su partager à des cohortes d’étudiants sa passion pour la littérature.

À l’occasion de la sortie de Complots à la cour des papes, son 14e livre de fiction (du moins en français), un collectif composé surtout de collègues et d’anciens étudiants de l’Université Laval a eu l’idée de lui offrir un petit hommage. Habiter la littérature réunit une petite quinzaine de textes, articles académiques, fictions ou lettre qui viennent dessiner en creux le portrait de cet enseignant, chercheur et écrivain d’exception.

Notamment, Monique Moser-Verrey y évoque leur complicité de germanistes, Yan Hamel s’interroge sur le « dandy femelle » chez Proust et Marie-Ève Sévigny y développe une nouvelle un peu à la manière de Greif, tandis qu’Hans-Jürgen Greif lui-même estime, dans un texte à portée testamentaire (Pourquoi la littérature ?), que les « livres peuvent changer le monde ».

Quelques anciens élèves se sont sentis privilégiés d’avoir pu connaître « cet enseignement passionné et passionnant qui était le sien, légèrement ironique et toujours rigoureux et érudit, et qui nous amenait à nous dépasser ; mais encore par cette remarquable disponibilité à l’extérieur des salles de classe, par son amitié chaleureuse et cultivée, dans tous les sens du terme ».

« C’est avec lui que nous avons découvert le Huysmans d’À rebours et le Théophile Gautier de Mademoiselle de Maupin, le Barbey d’Aurevilly des Diaboliques et le Villiers de l’Isle-Adam des Contes cruels », écrivent dans leur avant-propos Patrick Bergeron et François Ouellet.

Des lignes enthousiastes que j’aurais pu moi-même écrire, ayant été aussi (en toute transparence) l’un des étudiants de Hans-Jürgen Greif dans le cours passionnant qu’il a longtemps consacré aux écrivains décadents du XIXe siècle. Généreux, ironique, exigeant : voilà qui résume bien ce professeur aujourd’hui à la retraite, né en 1941 à Völklingen, en Allemagne.

Guerres papales

On pourrait, il est vrai, dire la même chose de son travail d’écrivain. Portraitiste au regard acéré qui semble fuir comme la peste la facilité — lui dont le français, par exemple, n’est pas la langue maternelle —, multipliant les sujets et les approches, il peut aussi bien passer d’une saga familiale truculente (La bonbonnière, 2007, en collaboration avec Guy Boivin) à un roman érudit consacré au peintre suisse Niklaus Manuel Deutsch (Le jugement, 2008). « Hans-Jürgen Greif reste pour nous, écrivent les éditeurs de ce collectif, la personnification noble d’une forme de résistance et une référence intellectuelle de première force. »

Complots à la cour des papes s’inscrit dans la veine de ses titres comme Orfeo, Le jugement ou Job compagnie (L’instant même, 2003, 2008 et 2011), qui puisent leur matière dans l’histoire ou la mythologie.

Composé de trois histoires (des novellas), le livre nous entraîne dans les méandres du droit canon, les magouilles de sacristies, les conspirations cardinales et les révolutions de palais. Du népotisme, de la corruption, de la politique et un rien de folie. Bien peu de théologie et de spiritualité, mais beaucoup de Machiavel — même si le Florentin n’était pas encore né.

« Les complots sont aussi vieux que le monde », rappelle Hans-Jürgen Greif dans l’avant-propos de ses érudits Complots à la cour des papes. Rien n’est plus vrai. L’écrivain a choisi ici trois des plus célèbres complots de l’Histoire, se déroulant entre le début et l’apex de la Renaissance italienne, et qui tous avaient pour objectif de liquider un pape ou d’éliminer un ennemi du pape. « L’expérience prouve que celui qui n’a jamais confiance en personne ne sera jamais déçu », a écrit Leonardo da Vinci dans ses Carnets.

Érudition et littérature

Sur le mode accéléré, tout y est : rancoeurs familiales, favoritisme, corruption, traîtrises. Racontés par des témoins des événements, survivants ou arrivistes, ces trois « complots » nous plongent au sein d’une époque mouvementée de l’histoire italienne, alors que l’Église chrétienne et les états pontificaux menaient grand train, que la politique, le pouvoir, l’argent et la religion cherchaient à se confondre.

Alors que « Le couteau sur la gorge » nous plonge au coeur de l’attentat d’Agnani contre le pape Boniface VIII en 1303, apothéose de son conflit avec le roi de France Philippe le Bel, « Le serpent et le pouvoir » s’intéresse à la conspiration de 1477 contre Laurent de Médicis à Florence à travers le regard de Raffaele Riario, tout juste nommé cardinal, à 17 ans, par son grand-oncle le pape Sixte IV. Dans « Orgueil et cupidité », enfin, un proche du chef des conspirateurs qui a réussi à s’échapper raconte la tentative avortée d’assassinat contre Léon X en 1517 et le « nettoyage » impitoyable qui a suivi.

Dans une veine résolument érudite, à travers une narration un peu abstraite, ces trois histoires voient défiler une litanie de noms et de personnages qui manquent parfois un peu de présence. Les lecteurs peu familiers avec cet univers et cette époque auront peut-être un peu de mal à s’y faire une place.

Mais certaines vérités humaines, encore et toujours valides, recouvrent, comme l’or et le sang, chacune de ces histoires : « Tout ce qui est important survit dans la mémoire, même le crime, alors que la médiocrité tombe inévitablement dans l’oubli. »

Les deux ouvrages seront mis en lumière ce samedi 9 avril lors d’un événement hommage à la Maison de la littérature de Québec, de 17 h à 19 h.


Hans-Jürgen Greif sera par ailleurs en signature au stand 227 les 13, 15, 16 et 17 avril.

« La première fonction d’un roman, d’une nouvelle consiste à déstabiliser le lecteur, à lui tirer le tapis tissé d’évidences mensongères sous les pieds, à le confronter à une problématique insoupçonnée, tout comme le fait le roman de Baricco, qui nous propose de "copier des gens en écrivant leur portrait". Par l’œuvre de l’écrivain, le lecteur sera en mesure de se former un jugement sur le sujet qui les interpelle, l’écrivain et lui. Le premier tente de l’impliquer dans une autre dimension littéraire, une évasion, mais dont les suites ne sont pas nécessairement agréables. Assis dans son fauteuil, le lecteur tourne les pages et garde en mémoire les mots qu’il est en train de lire, car l’écrivain veut l’attirer dans son camp, le séduire non seulement par la situation étonnante des personnages, mais aussi par la manière de les présenter dans un récit qui a un début, un développement et une fin. Même s’il a élaboré une forte trame événementielle, il peut pourtant rater son but et décevoir le lecteur par des personnages qui aspirent à l’ipséité, mais qui présentent des caractéristiques dans lesquelles le lecteur se reconnaît et qui le rassurent au point que le livre perd de son intérêt, ou encore, ils sont tellement exotiques qu’il n’arrive pas à les percevoir et les abandonne à leur sort. » Hans-Jürgen Greif, « Pourquoi la littérature ? », dans «Habiter la littérature»

Complots à la cour des papes

Hans-Jürgen Greif, L’instant même, Québec, 2016, 252 pages et «Habiter la littérature. Mélanges offerts à Hans-Jurgën Greif», sous la direction de Patrick Bergeron et François Ouellet, L’instant même, Québec, 2016, 250 pages

Habiter la littérature Mélanges offerts à Hans-Jürgen Greif

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