À la poursuite de destins croisés

Le bédéiste Jean-Paul Eid et le dramaturge Claude Paiement sont complices depuis longtemps.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Le bédéiste Jean-Paul Eid et le dramaturge Claude Paiement sont complices depuis longtemps.

Les planches originales, avec leurs lignes bleutées, défilent depuis quelques minutes sur la table à dessin, sous les yeux du bédéiste qui y trouve régulièrement matière à anecdotes. « Ça, ce sont les mains de Claude sur le piano. Il est pianiste à ses heures. Il a posé pour moi », dit Jean-Paul Eid, tout en poursuivant le dévoilement des coulisses de sa dernière création dans son atelier de Montréal.

Son titre ? La femme aux cartes postales (La Pastèque), scénarisé avec la complicité de son ami de longue date, le dramaturge Claude Paiement. Les deux hommes ont signé, entre 1999 et 2004, les deux tomes de la série d’anticipation Les naufragés de Memoria, pièces maîtresses de la bande dessinée de science-fiction au Québec.

« Là, ce sont les toits de Montréal dont je te parlais plus tôt, poursuit l’auteur. Je suis tombé sur des archives photo de la ville qui montraient ces toits. Avec Claude, on a remanié un peu le scénario pour pouvoir les intégrer à l’histoire. »

Photo: La Pastèque Une planche de «La femme aux cartes postales»

Des toits du Montréal d’antan, pour une histoire de destinée, d’identité, de jazz, de hasards et de coïncidences troublantes ? Pourquoi pas ? Des toits aussi d’où l’on peut voir la façade du disparu restaurant Ben’s, l’entrée condamnée du Tam Tam Club sur la rue Sainte-Catherine, Dominique Michel, Claude Blanchard et Léo Rivest sur la scène de Casa Loma, les premiers autobus de la ville, et même, plus loin encore, le Paris et le New York de l’après-11 septembre 2001, ainsi qu’une maison patrimoniale paumée dans l’Ouest-de-l’Île où se joue cet étonnant récit qui, entre le Montréal des années 50, le présent et l’improbable, part à la rencontre de destins croisés.

Il y a Rose qui, au printemps 1957, quitte son village perdu de Sainte-Émilie-de-Caplan pour se construire au son de la musique dans une métropole en mutation. Il y a Victor, prof d’anthropologie rattrapé par son ADN dans la foulée des attentats de New York. Il y a aussi Sarto Fournier, « l’homme de main » de Duplessis qui bat Jean Drapeau dans la course à la mairie et une maison qui contient un secret. Il y a surtout une intrigue qui a pris près de 10 ans à être ficelée et qui, du coup, révèle, page après page, toute la minutie de sa mécanique.

« C’est un projet qui a macéré comme un bon vin, résume Jean-Paul Eid tout en s’activant autour de sa machine à cafés au lait pour bien recevoir ses invités. On l’a construit, on l’a laissé, on l’a repris. L’histoire a même fini par nous guider, de manière presque organique, et voilà ! » La création aussi peut être fatalisme.

Des équilibres précaires

Tout est en points de bascule dans cette aventure qui se promène aux confins du patrimoine culturel et de la science-fiction. « Les trois époques marquent des moments charnières, résume Claude Paiement. À Montréal, on vit la fin des grandes années du jazz, à Cuba [car, oui, on y va aussi], c’est la révolution cubaine, le 11-Septembre a son avant et son après, et la quête d’identité d’un des personnages l’expose à une méchante bascule. »

Là, impossible d’en dire davantage. Alors revenons sur le dessin de Eid qui se dévoile ici sur 232 pages avec la précision et cette obsession habituelle dans le détail qui caractérise le travail du cocréateur de Memoria et père de Jérôme Bigras dont les dernières aventures, Le fond du trou (La Pastèque), album marqué d’un véritable trou en son centre, a confirmé sa maîtrise d’une certaine complexité narrative. « Le récit historique comme celui-là, c’est une façon de construire un univers à partir de quelques clichés, dit-il. C’est laisser le dessin continuer l’histoire racontée dans le cadre d’une photo que tu ramasses aux archives. C’est faire marcher des personnages sur les trottoirs de ces fragments de mémoire. Ils peuvent entrer dans l’immeuble que l’on voit sur la photo, le tout dans une approche immersive par le dessin. »

On est ici dans une fiction ancrée dans un univers qui a existé, tout en cherchant à altérer la frontière avec la réalité, comme sait si bien le faire le duo d’auteurs qui a largement expérimenté la chose dans leur étrange histoire de Naufragés.

« Cela fait partie de nos préoccupations philosophiques, lance Claude Paiement. Avec Jean-Paul, nous avons toujours été fascinés par l’énorme quantité de petits hasards qui font les parcours de vie, qui tracent les trajectoires, qui forment les destins et qui à chaque bifurcation nous amènent dans un univers qui aurait pu exister ou pas. »

La réflexion est forcément étourdissante. Elle guide par le fait même un récit lumineux qui rend intelligible la complexité de sa trame, en promenant habilement le lecteur, pour lui faire croire et surtout le distraire. « C’est mon principal travail, et c’est un destin sur lequel je n’ai rien à dire, dont je ne me plains pas », ajoute Eid en rigolant.

Un destin qui, à l’aube de la sortie de cette oeuvre collaborative, vient encore avec ses petits moments de plaisir d’ailleurs. « Plusieurs personnes qui ont lu les épreuves m’ont demandé si cette fiction était une histoire vraie, dit-il. Et ça, pour un créateur, c’est le plus beau compliment qu’on puisse lui faire. »

Les auteurs seront au stand 152 les 16 et 17 avril.

La femme aux cartes postales

Claude Paiement et Jean-Paul Eid, Les Éditions de la Pastèque, Montréal, 232 pages