Quand dire c’est être

À son Norman Jail, Éric Fottorino fait dire que « l’écriture n’a pas d’ombre, l’écriture est l’ombre ».
Photo: Joël Saget Agence France-Presse À son Norman Jail, Éric Fottorino fait dire que « l’écriture n’a pas d’ombre, l’écriture est l’ombre ».

Éric Fottorino livre un astucieux roman à saveur d’essai. Olivier Cadiot, sous le genre de l’essai, raconte des histoires. Qui se demanderait ce qu’est la littérature peut y trouver quantité de réponses et chercher encore.

Qu’arrive-t-il quand un romancier décide de créer un personnage qui pense ? Il crée un personnage qui parle. Trois jours avec Norman Jail met en scène un vieil écrivain solitaire, qui adore s’écouter parler, et une étudiante venue le questionner. Absorbée par l’atrabilaire, qui n’a rien publié depuis soixante ans, mais dont le caractère s’éclaire en s’échauffant, elle plonge dans l’hypnose de son discours. Pendant trois jours il se confie à elle, sautant d’un sujet à l’autre, sans cesser de s’inventer ni d’épuiser sa cause.

Trois jours avec Norman Jail pourrait être dit un testament littéraire. C’est par une fin de vie, de créativité, qu’il débute. Mais à l’instant où le silence est enfreint, la parole s’élance, s’engendrant une fuite ininterrompue des signifiants et des idées, ratissant l’expérience vaste de l’écriture. Le plaidoyer s’étoffe et divague, grossit le monologue et donne de la chair au personnage.

Fottorino aime raconter des secrets. Ce personnage parle ainsi à l’auteur, qui théâtralise, dit-il ailleurs, le manque de n’avoir pas connu son vrai père. Écrire ? Pour Norman Jail, c’est une affaire d’oubli, comme si fouiller les ruines de soi équivalait à trouver une vérité : « Au fond, je n’ai pas commencé à écrire. Je fais comme si, mais je n’écris pas, sinon j’aurais fini et on n’en parlerait plus. » Il fabrique ainsi un bouquet de premières pages, inspirées par celle qui l’écoute et sollicite sa parole d’écrivain.

Au théâtre des mots

Est-ce un bilan ? Fottorino fait bien le tour de sa prison, capitalisant son expérience. Mais cette entreprise tourne autrement, car l’écriture n’est pas si facile à circonvenir. Une fois celle-ci lancée, le projet d’écrire reprend le dessus et un roman s’enclenche. « L’écriture n’a pas d’ombre, l’écriture est l’ombre », dit Norman Jail, captif de sa propre imagination bondissante.

Le dialogue coule d’abord dans la séduction, qui, elle, éveille le goût de vivre, l’invention à neuf. Norman Jail débite ses anecdotes égocentriques, ses souvenirs de scènes précises, nimbés de sensorialité et de narcissisme. La passion et l’enthousiasme y avalent les expériences d’autrui, pain quotidien du narrateur. Car l’écrivain est cet ogre qui digère ceux qu’il aborde ou ceux qui viennent à lui, alors qu’il prétend que, par la diète, il se défait de cette charge, de trop de présence et d’empathie qui lestent ses filets d’écrivain qui préférerait des ailes.

Or, l’attention qu’il reçoit fait briller un récit qui vole en éclats. Ce verbe moteur cascade. On sent le vide et la métamorphose, selon ce vers de Mallarmé, « tel qu’en lui-même l’éternité le change ». Ainsi Norman Jail, nom d’emprunt, outre pleine de vent, tient-il sa structure langagière ancrée dans la fiction. Le dernier quart du livre enchaîne plusieurs révélations. Clara, qui se nomme aussi Norma, la jeune oreille, prend de l’épaisseur. Jusqu’au dénouement, le roman rebondit, qui invite à relire l’histoire depuis le début. Ces trois jours de confession littéraire auront suffi à livrer un objet secret, tendu et bien orchestré des voix singulières qui font un bon roman.

Cadiot en verve

Soixante et un fragments d’essai, signé du dramaturge Olivier Cadiot, dans le but d’offrir « Une méthode révolutionnaire pour apprendre à écrire en lisant », selon la mystérieuse quatrième de couverture. Voici qui tranche avec le titre assez falot, Histoire de la littérature récente. Tome I. Cadiot a une pensée organique d’homme de scène.

Traducteur de Gertrude Stein, des Psaumes bibliques et du Cantique des Cantiques dans la Bible des écrivains, grand lecteur, amateur de concepts mis au miroir des sensations littéraires, Cadiot arrache aux mots leur gribouillage : « Souvent des Maman ceci, Maman cela sortis de la gueule d’un animal des ultraprofondeurs. » Ces mots dansent. Ils ont une puissance de frappe inattendue. Ils sont une musique digne des opéras.

Cadiot a écrit des poèmes postmallarméens, formalistes et postmodernes, des cut-up américains. Toujours avec l’idée de « coller au monde », contraire à l’élitisme, écrire, chez lui, est une performance, un questionnement intelligent. Il faut l’entendre lire, et le lire en l’entendant. Il n’aime pas la page blanche mais le noir de l’encre, ce minimaliste poétique pour lequel il milite toujours.

« Un poème bien vivant se replie d’un coup sec comme un canif de poche bien huilé, une portière de Rolls, une carabine. Ça fait le claquement sec d’un petit aimant qui s’applique sur un mur de métal. » Voilà, tout s’invente en littérature. C’est à la fois d’un niveau élevé et immédiatement accessible : « Gros travail de se plonger dans les arcanes de l’hexamètre dactylique. Quelle satisfaction si on arrive à scander la chose selon les règles. Ça trace, ça pulse, ça crépite. Ça va remplacer le rap. Lecture intégrale, ce soir, des Bucoliques de Virgile, performées, venez nombreux. »

Trois jours avec Norman Jail

Éric Fottorino, Gallimard, Paris, 2016, 202 pages et «Histoire de la littérature récente. Tome I», Olivier Cadiot, P.O.L., Paris, 2016, 185 pages

1 commentaire
  • Hélèyne D'Aigle - Inscrite 9 avril 2016 08 h 45

    Votre 'Critique' est une oeuvre littéraire , Guylaine Massoutre!


    CHAPEAU !