Submergée par l’émotion noire

Une grande souffrance préside aux derniers livres d’Élise Turcotte.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Une grande souffrance préside aux derniers livres d’Élise Turcotte.

On peut très certainement considérer que le dernier livre d’Élise Turcotte est constitué de deux recueils distincts. La première partie, « Les jours », et le troisième chapitre de la seconde partie, « Fuite », sont d’une indéniable force, proposent un souffle long et ample qui ramasse la peine universelle dans le coeur même du chagrin.

Par contre, les deux premiers chapitres de la seconde partie, « Photos-paysages » (auquel s’ajoute une troisième partie, « Une nuit », constituée d’un seul poème assez lisse), s’avèrent stylistiquement moins percutants, surfant sur des vers relativement courts, pas toujours essentiels, dont l’apport à l’oeuvre importante de cette auteure laisse perplexe : « Je n’écris pas de poème / quotidien / où le froid rompt les joues / et où les moteurs de motoneige / secouent les arbrisseaux / à l’entrée de l’hôtel » (« Fleuve »).

J’ai noté le début d’un poème actif, j’ai respiré dans le mot détresse

 

Entre acuité et cécité, les textes de « Fuite » et « Les jours » vacillent autour de la lumière et de la nuit, de l’éveil comme du sommeil, perturbés par une angoisse si profonde que le monde semble à tout instant près de sombrer. Écriture déployée souvent autour de la forme négative pour mieux en souligner l’opacité. L’auteure s’apitoie, se révolte, se résigne, se reprend et dérive. Les heures tombent, les heures viennent avec un enfant mort et le deuil, avec le chat, les animaux morts. L’animalité ayant ici une importance capitale, s’opposant en quelque sorte à la rationalité analytique. Puis le souffle se retrouve, la vie, telle quelle la vie, tel un théâtre d’ombres.

Une grande souffrance préside aux derniers livres d’Élise Turcotte, depuis les textes sur les femmes assassinées au Mexique, depuis le dernier roman, quand la conscience du mal étouffe et rend tangible l’inquiétude : « J’ai noté le début d’un poème actif, j’ai respiré dans le mot détresse. » Les visions cauchemardesques teintent nombre de pages où le délire et l’anxiété rappellent Poe, quelques pages font aussi appel à des images évoquant Anne Hébert et son Tombeau des rois. Ainsi, cette évocation implicite : « La mère portait l’oracle au cou comme un bijou sacré. »

Elle promène ses interrogations d’images sépulcrales en éclairs luminescents : « Les glaciers étaient noirs, bordés par la peur et les étoiles crayeuses, / le sentier vers l’avenir diffractait la réalité comme un miroir géant, / les idées sales dominaient et les renards blancs buvaient l’eau de la brume. »

Un édifice s’écrase-t-il au Bangladesh, tuant d’innombrables travailleuses, que la poète prend sur elle la souffrance de la perte ; « au Sud, la terre avait tremblé et brisé une partie de l’espoir humain », et voilà la poète témoignant des failles dans le bonheur aveugle ; « un train fantôme allait bientôt dévaster un village entier », et voilà que la poète savait déjà le sens des catastrophes. Ce recueil serait-il autre chose que « l’année de la mise à nu du chagrin », que la poursuite d’une parole consciente et riche à l’orée du malheur ?

L’auteure sera au stand 227 les 16 et 17 avril.

La forme du jour

Élise Turcotte, Les éditions du Noroît, Montréal, 2016, 89 pages