Comment survivre à l’adolescence

L’auteur François Gilbert emprunte le chemin de traverse des croyances et de tout ce qu’elles recèlent de contraignant.
Photo: François Pesant Le Devoir L’auteur François Gilbert emprunte le chemin de traverse des croyances et de tout ce qu’elles recèlent de contraignant.

L’adolescence, période de recherches, d’essais et erreurs, est un sujet fertile et omniprésent dans la littérature jeunesse, mais aussi dans les récits de l’adolescence. Depuis L’attrape-coeurs de Salinger jusqu’à L’île de la Merci d’Élise Turcotte en passant par Le dernier des raisins de Raymond Plante, les personnages d’adolescent cimentent le genre. Avec Hare Krishna, son troisième roman, François Gilbert signe un texte singulier qui sort des sentiers battus.

Mikael, 16 ans, quitte sa Beauce natale pour Montréal où il adhère à la secte d’Hare Krishna persuadé que cette philosophie le libérera de son mal-être. Mais la mort de son père l’oblige à retourner au bercail, le replongeant inévitablement au coeur du passé, là où les démons s’amusaient à le déjouer. « Égoïstement, ce n’était pas la mort de Papa que je redoutais, mais bien la perspective de rentrer à la maison. Je n’avais qu’à imaginer l’école secondaire, la préparation pour le bal des finissants, mon prochain travail d’été, le temps perdu à me droguer, l’entrée au cégep, pour ne plus vouloir retourner là-bas. » Dès son arrivée, son allure inspirée des dévots de Krishna tranche dans le décor beauceron et complique ses relations qui n’étaient déjà pas faciles.

Entre l’intimidation dont il est victime, l’omniprésence d’Hare Krishna et la séquestration dans laquelle sa mère le confine de peur qu’il retourne vivre au temple, Mikael est coincé. Et tout est là, dans le manque de liberté qui habite le héros. À travers les multiples voix, celles de son père, de Bhagavan, d’Éric, son frère, celle de l’ancien Mikael jusqu’à celle de sa mère, femme possessive qui fait appel au curé — tout aussi endoctriné que Khrisna — pour raisonner son fils, l’oppression du héros est palpable. Ces personnages aux contours rigides, aux déterminations solides, font figure de prison qui empêche le héros d’être libre de penser et d’agir.

L’auteur de La maison d’une autre emprunte le chemin de traverse des croyances et de tout ce qu’elles recèlent de contraignant pour exposer les tourments identitaires propres à l’adolescence. Tiraillé entre différentes valeurs et visions du monde, Mikael doit apprendre à trouver sa voie. Même le temps du récit, condensé sur quelques jours, participe de cette bourrasque qui le bouleverse et l’étouffe. Tout dans le roman contribue à exprimer l’asphyxie que vit Mikael. Que ce soit l’attitude inflexible des personnages ou le va-et-vient constant entre ses tours de mala et le retour de ses démons, son état exprime un déséquilibre. « Puis je me rappelle que toutes ces voix sont miennes, qu’elles font parties de moi, fragmenté. […] À cet instant, il semble qu’[elles] ne font plus qu’une. Une unanimité qui surprend, qui apaise. »

Après plusieurs détours, c’est donc en lui que Mikael trouve les prémisses d’un certain équilibre. Gilbert livre ici un texte sensible et atypique, un roman riche dans lequel fond et forme s’imbriquent et mènent le héros vers une apparente liberté.

L’auteur sera au stand 81 le 16 avril.

« Je sens une chaleur près de mon cou. Une hésitation. J’ai envie de hurler qu’ils ne sont qu’une gang de losers, qu’ils peuvent continuer à mener leur vie de misère entre les quatre murs de leurs têtes étroites, mais le bout de mes cheveux s’enflamme comme la mèche d’un bâton de dynamite. » Extrait de «Hare Krishna»

Hare Krishna

François Gilbert, Leméac, Montréal, 160 pages, 2016