De bouche à oreille, jusqu’à la main qui tient le crayon

Catherine Lepage a pondu un album jeunesse décalé d’après le conte de Pierre Lapointe.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Catherine Lepage a pondu un album jeunesse décalé d’après le conte de Pierre Lapointe.

L’histoire que Pierre Lapointe contait le soir aux enfants de son entourage pour les endormir n’est pas tombée dans l’oreille d’une sourde. L’illustratrice et designer Catherine Lepage, qui a travaillé avec Lapointe sur ses affiches (Mutantes, Seul au piano) et pochettes d’albums (PUNKT), s’en est emparée. D’après le conte du musicien et chanteur, elle a pondu un album jeunesse décalé, Le tragique destin de Pépito, fruit d’un travail d’équipe, de la bouche de l’un au crayon de l’autre.

« C’est un livre de Catherine, précise d’emblée Pierre Lapointe. C’est l’fun de laisser ses idées partir vers des gens, de se départir et de faire confiance. »

« Mais c’est parce que tu as une générosité avec tes idées, aussi, répond du tac à tac l’auteure et illustratrice. Peut-être parce que tu as plusieurs idées ? Je ne sais pas, moi, si je réussirais à donner une de mes idées à quelqu’un d’autre. »

« C’est parce que c’est toi, c’est pas “ quelqu’un d’autre ”. C’est comme pour le musicien Philippe Brault : vous êtes rendus de la famille… »

Photo: Comme des géants Une planche tirée du «Tragique destin de Pépito»

Interviewer les deux créateurs de Le tragique destin de Pépito, on l’aura compris, c’est assister de visu à leur intimité, à leur manière de parler et partager, de collaborer.

Il faut dire que Pierre Lapointe a fait des collaborations interdisciplinaires une clé de voûte de son parcours d’artiste. Le plasticien David Altmedj et le chorégraphe Fred Gravel mettaient les mains à la pâte de Mutantès, en 2008. Un exemple parmi d’autres. « Le plaisir, c’est de voir une idée se transmettre et se transformer, élabore-t-il. Ça se fait avec des gens en qui j’ai confiance, envers qui j’ai de l’admiration, et qui sont des professionnels. Moi, je ne pense pas “ en illustrations  : je pense “ en musique ”. Ce ne serait pas intéressant si j’avais commencé à dicter à Catherine quel chemin elle devrait prendre. Et ce serait dangereux de commencer à penser que je suis bon en tout. Un jour, je serai peut-être capable de dessiner comme ça, mais ce sera parce que j’aurai vu des gens comme elle travailler. Mon oeil s’aiguise et j’apprends, j’observe, auprès de pros. J’ai constaté aussi avec le temps que cette liberté donnée fait que les gens s’investissent avec une générosité et un plaisir anormaux dans ces projets-là. Mes affaires finissent par profiter de l’épanouissement et de la liberté que les collaborateurs ressentent… »

Le droit d’être décalé, même pour les jeunes

L’histoire tragique — ce n’est pas qu’une pirouette du titre — de Pépito est aussi, à l’image de ses deux créateurs, abrasive et surprenante. « Ça doit venir de mon passé de publicitaire, mais j’aime les histoires qui ont un punch, qui nous surprennent, répond Catherine Lepage quand on lui demande quel hameçon l’a fait mordre à cette idée, elle qui a déjà signé en solo Fines tranches d’angoisse (Somme toute, 2014) et, pour les jeunes, Mon abominable belle-mère (400 coups, 2009). C’est une histoire super simple. » Et pas vraiment politiquement correcte (voir la critique de Marie Fradette).

Ce petit bonhomme à la silhouette de pinotte, qui donne des bonbons délicieux et addictifs à certains élèves de son école, reste plutôt bizarre. « Moi-même encore je trouve les personnages étranges », s’amuse Lepage. Comme l’est aussi le dessin, au coup de pinceau brut et au crayon, tout en rouge, bleu et noir, à la fois attirant et rebutant. « On aime tous les deux quand ça décape, on a cet humour un peu noir, irrévérencieux, qui donne ici l’occasion d’aborder des questions importantes comme l’alimentation, la boulimie, le rejet et l’intimidation sans tomber dans le didactique », indique Lapointe. Et sans que l’approche soit frontale. Les deux créateurs s’amusent à demi de la consigne de leur éditeur leur demandant de préciser que le livre s’adresse seulement aux 12 ans et plus. « Personne ne s’est jamais empêché de raconter à des enfants que Jésus s’est fait crucifier sur la croix sous prétexte que la fin de l’histoire est trash… » argue le chanteur.

Mais n’est-ce pas se priver d’un public que de proposer un livre jeunesse un chouïa déphasé ? — et pas tant que ça, au final ; parce qu’on ne veut pas livrer le punch, on a l’air d’en faire un fromage… C’est que la lecture de Pépito… nous fait réaliser à quel point la belle et diverse production jeunesse actuelle reste encore empreinte de bons sentiments et d’un sens moral peut-être, finalement, astreignant…

« J’aime les propositions racées, celles où on sent qu’on n’a pas dilué les premières idées, rétorque le chanteur-conteur. On va aller chercher des gens, des lecteurs différents — il y en a, même chez les jeunes. C’est un livre plus pointu, qui créé des frictions internes. C’est une ode à la différence, aussi. » Normal donc, conclut-il, que le livre soit différent des autres.

Catherine Lepage sera au stand 227 du Salon international du livre de Québec les 16 et 17 avril.

Le tragique destin de Pépito

Catherine Lepage, d’après un conte de Pierre Lapointe, Comme des géants, Montréal, 2016, 92 pages