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L’Islande éclatée d’Arnaldur Indridason

La quinzaine de romans d’Arnaldur Indridason publiés en français se sont vendus à quelques millions d’exemplaires.
Photo: Mychele Daniau Agence France-Presse La quinzaine de romans d’Arnaldur Indridason publiés en français se sont vendus à quelques millions d’exemplaires.

Par ses intrigues serrées, ses personnages énigmatiques et le climat à la fois dense et diffus qu’il sait installer dans ses livres, Arnaldur Indridason est de ceux qui ont fait du roman policier un genre littéraire majeur, ou à tout le moins important. L’auteur islandais est l’une des grandes figures — avec Jo Nesbø, Deon Meyer et Craig Johnson — qui étaient invitées au festival Quais du polar qui se tenait ce week-end à Lyon. Coup de projecteur sur un immense écrivain.

Depuis la publication de La cité des jarres, chez Métailié en 2005, Arnaldur Indridason fait partie de l’élite internationale : la quinzaine de ses romans publiés en français se sont vendus à quelques millions d’exemplaires. Il participe à un genre qui compte son lot d’adeptes. En France seulement, un livre sur quatre vendu est un polar et un livre sur cinq publié : cela représente plus de 150 titres par mois ! Le phénomène est tout aussi visible au Québec, où la majorité des éditeurs, même les plus « sérieux », se sont mis au roman policier.

Le Devoir a rencontré l’auteur avec son traducteur attitré, Éric Boury, dans une petite salle du somptueux Palais du commerce de Lyon, un des deux principaux lieux qui abritaient le festival. Indridason porte aisément sa mi-cinquantaine. De stature imposante, bien campé, le regard intense, c’est un homme de peu de gestes, mais d’une grande générosité.

Il tient à exprimer clairement ses idées dans sa langue étrange tout en glissandi qui tient à la fois du roucoulement de pigeon et du chant de gorge. Avec l’aide d’Éric Boury, son remarquable traducteur de l’islandais au français, il consacrera près d’une heure à répondre avec autant d’intensité que de patience à nos questions.

« Les gens comme Éric sont précieux, dira d’abord l’écrivain. Nous ne sommes que 300 000 Islandais, et personne ne parle notre langue ni ne connaît notre culture. C’est grâce à lui et à quelques rares autres que notre voix peut se faire entendre. » Il précisera ensuite que, même s’il a reçu une formation d’historien, il a trouvé un emploi de journaliste en sortant de l’université. « C’est comme ça, en écrivant tous les jours sur tous les sujets et en mettant en contexte l’actualité que j’ai appris à couler ma pensée dans des phrases. À m’imposer une organisation du travail aussi ; ce fut pour moi une grande école. Et peu à peu je suis ainsi devenu un écrivain. »


Féru d’histoire

Mais l’histoire continue à le fasciner. Il adore explorer le passé, attiré par le concept du temps et de ses effets sur nous. Par cette autre donnée incontournable aussi qu’est la mort. « Le temps qui passe change notre nature profonde, et c’est un sujet de réflexion qui me fascine ; je perçois un peu le temps comme un concept, comme une réalité physiologique plutôt. Tout comme mon personnage d’Erlendur [commissaire à la police criminelle de Reykjavik], dont la vie tourne autour de cette interrogation. Erlendur est le type même de l’homme qui vit à plusieurs époques en même temps. Il vit à la fois dans le présent sans y être lié et dans le passé sans pouvoir s’en débarrasser. Il est comme défini par un noeud temporel dont il ne peut vraiment sortir. Comme une sorte de fantôme arpentant la lande pendant que le temps passe… »

Éric Boury précisera, à la demande de l’écrivain, qu’Erlendur et Arnaldur ont peu de choses en commun malgré tout. « Le policier est un homme terne, lourd et ennuyeux. Une sorte d’ermite qui n’a pas d’ami et qui ne va jamais au théâtre ou au cinéma. Un type pas jojo, quoi, même s’il en devient attachant. De plus, il mange des trucs dégueulasses alors qu’Arnaldur est un bon vivant. » (Rires roucoulés en cascade…)

Marche forcée

Pourtant, il est facile pour le lecteur de se reconnaître en lisant les enquêtes du policier. Erlendur est un homme qui accepte difficilement les changements majeurs qui sont survenus en très peu de temps dans la société islandaise.

« Les gens de la génération d’Erlendur, reprend l’écrivain, ont vécu la transformation profonde de l’Islande qui, d’une société paysanne et pauvre, est devenue en peu de temps moderne et riche. Je travaille présentement à une trilogie autour de la Deuxième Guerre mondiale qui racontera comment l’histoire de l’Islande moderne commence en 1940 avec l’arrivée des Anglais à Reykjavik. Du simple fait de s’installer autour de la ville, les soldats britanniques en ont fait doubler la population. C’est énorme et cela a évidemment débouché sur des problèmes majeurs, qui n’ont fait que s’accentuer avec l’arrivée des troupes américaines après le départ des Anglais. »

Indridason ajoute que l’Islande a vu, à compter de ce moment, « le monde se déverser sur elle ». La transformation a été si violente, l’évolution si fulgurante qu’il est logique que tout cela ait mené aussi à une certaine faillite. Comme si l’âme islandaise s’était dissoute en l’espace de quelques décennies…

« Le personnage tragique d’Erlendur "spécialiste en disparition", en est un exemple concret. Comme policier, il cherche à comprendre ce qui s’est passé et comment des gens en viennent à disparaître ; mais il a développé au fil de ses enquêtes une sorte d’empathie qui lui fait plutôt prendre le parti de ceux qui restent. Qui sont confrontés au manque et qui continuent à se poser des questions. »

Les fidèles de l’écrivain islandais savent toutefois qu’Erlendur a lui-même plus ou moins disparu dans la lande. On ne le voit plus depuis quelques années réapparaître que dans le cadre d’enquêtes menées il y a longtemps déjà. Dans le passé. Souvent avec son mentor, Marion Brem, que l’on sait morte depuis longtemps. Et peut-être faudra-t-il attendre la parution des Roses de la mort, un des deux seuls livres d’Indridason non encore traduits en français, pour qu’il cesse d’être un fantôme…

Mais avec ou sans Erlendur et qu’il soit question d’histoire ou d’enquêtes criminelles, l’oeuvre d’Arnaldur Indridason est déjà monumentale. Elle s’impose du moins de plus en plus comme une illustration brillante et tout en nuances des complications engendrées un peu partout sur la planète par la marche forcée vers le modernisme et le progrès. C’est à cela aussi que servent les polars.


Une foire unique en son genre

Le festival Quais du polar, dont la 12e édition s’est tenue du 1er au 3 avril à Lyon, est une foire du livre noir (polars, thrillers, mais aussi cinéma et séries télévisées) débouchant sur une véritable rencontre entre les auteurs et le public. L’an dernier, près de 75 000 personnes ont assisté à l’événement qui propose — en plus d’une chasse aux indices à travers Lyon — des expositions, des conférences, des tables rondes et des entrevues relayées à l’antenne de France Culture. Cette année, la francophonie faisait partie des grands thèmes du festival, d’où la présence des Québécois Patrick Sénécal, Jacques Côté et Richard Ste-Marie qui viennent tous de publier chez Alire.
2 commentaires
  • Nicole D. Sévigny - Abonnée 5 avril 2016 12 h 50

    Ce que j'aurais aimé y être...

    merci Michel Bélair pour ce magnifique compte rendu...tout en douceur.

  • Marie-Josée Blondin - Inscrite 6 avril 2016 19 h 35

    Les pays du Nord

    L'histoire de l'Islande et son passage rapide de la paysannerie à la modernité obligée m'a fait penser aux changements profonds que vivent les peuples autochtones du Nord du Québec depuis à peine quelques décennies.

    Hier, au cours d'une émission au canal Savoir, intitulée "Objectif Nord - Les voix du Nord", apparaissaient les préoccupations et inquiétudes d'autochtones, appartenant à diverses nations dont les Inuits, à propos de la modernité.

    Il y était question du difficile équilibre à trouver entre leur mode de vie ancestral (chasse et pêche), la préservation de leurs langue, culture, histoire, traditions, etc. et l'arrivée du "progrès" depuis les années 1970. Ce passage est vécu difficilement en si peu de temps et on sent l'ambivalence (désirabilité de plus d'argent, d'instruction, de maisons, d'internet, etc. -versus- la crainte de perdre leur identité, langue, culture, coutumes, traditions, et perte de contrôle de leur territoire (construction de barrages, rivières asséchées, une seule rivière restante, etc.). On pouvait voir à l'oeuvre un représentant de la communauté inuite, qui enseigne notamment la langue inuktitut, la création littéraire, la poésie et l'histoire du peuple inuit à des jeunes de niveau secondaire pour leur inculquer la fierté de leur culture et de leur identité, et ainsi la volonté de la préserver.

    Par ailleurs, depuis l'implantation de la minière (titane), le paysage est "remodelé" avec une gigantesque montagne de minerais en bordure d'un cours d'eau (lac ou rivière?). La mine donnera du travail aux autochtones pour environ 50 ans. A la fin, l'entreprise minière aura laissé des "cicatrices" dans le paysage. Pour la suite des choses, certains s'interrogent sur l'avenir. De quoi sera-t-il fait? Qu'est-ce que le Plan Nord?

    Ce cinéma "vérité" à la Pierre Perrault était très touchant et bouleversant d'authenticité. L'âme et le coeur des autochtones jaillissent d'une même source, criants de sincérité. Ils sont respectueux de leur