Les vies de Vi

Kim Thúy a créé Vi, nouvel «alter ego» qui tombe amoureuse au temps de la colonisation.
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Kim Thúy a créé Vi, nouvel «alter ego» qui tombe amoureuse au temps de la colonisation.

C’est par sa petite musique intime, découverte dans Ru (Libre Expression, 2009), que Kim Thúy s’est tracé un chemin jusqu’au coeur des lecteurs, ceux d’ici comme d’ailleurs, puisque ce récit de sa migration parmi les boat people du Vietnam jusqu’au Québec demeure un des très beaux succès d’exportation du livre québécois des dernières années. Sa mélodie douce, qu’on sait désormais être son style, se retrouve dans Vi, qui accostera en librairie mercredi. Avec ce quatrième livre, Thúy creuse son sillon et revient avec de nouvelles chroniques d’apprentissage, ses histoires migratoires mi-vietnamiennes, mi-nomades, qu’elle sculpte, semble-t-il, de tout bois.

On retrouve ce chuchotement par lequel Kim Thúy nous fait découvrir les perles qu’elle déterre dans les moindres détails. Ce ton lui sert ici à raconter les voyages et migrations de Vi, nouvel alter ego de l’auteure : une Vietnamienne capable d’invisibilité à force de se fondre dans les situations, qui migrera à la dure au Québec, qui étudiera au grand dam de sa mère la traduction, avant de devenir avocate. Autant de détails dont on ne sait plus désormais s’ils sont tirés de Ru, de Mãn (Libre Expression, 2013) ou du parcours de l’écrivaine.

« Je n’invente rien, confie Kim Thúy avec sa gentillesse, sa chaleur et sa joie habituelles et absolument contagieuses. Ce sont vraiment des choses que je vis, que je vois. Je ne suis pas capable d’inventer, finalement. Quand j’écris, mon seul objectif est de partager la beauté. » Dans le bureau de son éditeur, tapie derrière des piles et des piles d’exemplaires de son opus tout neuf, elle interrompt ses dédicaces aux médias le temps d’un entretien pour Le Devoir.

De la Malaisie à Berlin, du Cambodge à Rimouski, le lecteur suit Vi, mais aussi sa famille, ses amies. « Je voulais juste raconter avec ce livre toutes les rencontres qui m’ont portée, depuis toujours, résume l’auteure. Autant Ru était un hommage aux gens qui m’ont reçue quand je suis arrivée au Québec et à la famille qui m’a élevée, autant Mãn était un hommage à la culture culinaire française, au travail des chefs, à toute la vaisselle qu’ils lavent et aux coupures et brûlures qu’ils se font. Et autant maintenant, je veux saluer tous ces gens qui m’ont portée, reçue, ceux qui m’ont appris plein de choses. » Et elle le fait en nommant et transmettant les sensations et les images, toutes ces nourritures des sens qui sont si présentes dans son oeuvre.

Une histoire d’amour

Vi finira par rencontrer le Français Vincent. Et par l’aimer, follement. « À travers cette histoire d’amour, je voulais parler de la colonisation, mais pas juste de son mauvais côté, qu’on met souvent en lumière. Et c’est vrai que dans tout rapport de force imposé, le mal apparaît fortement. Mais il y a aussi à travers ça de la beauté, de l’humain. Ça prend peut-être le mal, l’enfer pour voir la beauté des gens. Dans les atrocités de la colonisation, il y a des moments extrêmement beaux, des transferts, de la transmission. »

Car Kim Thúy a ce don, presque un tic, de trouver des diamants même dans la saleté, de magnifier les détails et les fractions de seconde de beauté, de poétiser le presque rien. Mais les membres de la communauté vietnamienne qui lui ont reproché de ne pas avoir démonisé les communistes dans Ru risquent de n’être pas ravis ici non plus. « Je peux comprendre. C’est facile pour moi de parler. Ces gens ont perdu une vie quand ils ont immigré. Moi j’étais jeune, j’avais ma famille, je n’ai rien perdu. J’ai continué ma vie différemment. »

Il émane des textes de Kim Thúy une nostalgie, une mélancolie, mais « d’un monde qui n’existe pas », précise-t-elle. C’est qu’elle ne connaît pas le passé, dit-elle, « grâce à la langue vietnamiennequi est toujours à l’infinitif. Tu ne conjugues jamais en vietnamien et en chinois. Tu dis : “Manger + pomme + hier.” Je suis donc toujours au présent — et ma directrice littéraire capote chaque fois qu’elle doit corriger mes temps de verbe. Mais c’est peut-être aussi grâce à la culture vietnamienne, qui dit que tu n’es que le résultat de tes ancêtres. Il y a toujours une chaîne. Tu portes toujours ton passé sur toi, donc ce passé est présent. Ma ligne du temps à moi n’est pas horizontale, mais verticale. Quand on parle de nostalgie, on parle de quelque chose qui surgit du passé, mais je n’ai pas de passé. Je n’ai pas de futur. »

Lorsqu’elle écrit, elle est dans ce présent. « L’image que j’ai, c’est que je prends la main d’un ami, avec qui je rentre dans une espèce de bulle, et à qui je raconte l’histoire des objets qui nous entoure. J’ai un ami imaginaire, en fait, et je suis toujours en murmure, afin de ne presque pas déranger l’espace où je le fais entrer. »


« Handicapée des deux langues »

Ce serait donc un désir de partage qui motiverait l’écriture chez elle ? « Oui. C’est juste ça. » Ajouté au désir de partager la langue vietnamienne... en français. « Encore aujourd’hui, ce sont des images et la langue vietnamiennes qui me viennent quand j’écris. J’ai deux cultures dans mon ADN intellectuel, et quand on connaît deux cultures, on peut les comparer et les aimer beaucoup plus, beaucoup mieux. Comme mon but dans ce livre était de comparer les lieux où j’ai voyagé. »

Par l’écriture, elle cherche l’émotion dans les mots… et les mots dans l’émotion. Mais pourquoi ne pas remonter à la source des images et des sonorités, et directement écrire en vietnamien, alors ? « Je ne possède pas assez la langue. Je n’ai pas les émotions. Je ne sais pas c’est quoi “nostalgie” en vietnamien. Je suis comme handicapée des deux bords, des deux langues, mais je ne peux qu’écrire en français », croit celle qui rêve aussi dans la langue de Molière. « C’est le seul outil que j’ai, et il est imparfait. Je suis comme une pince qui ne reste pas ouverte. Je vais mourir frustrée, d’autant que non seulement j’absorbe lentement les mots, mais maintenant, à 47 ans, j’ai commencé à en oublier. J’en perds. Chaque fois, c’est un drame en moi, quand je réalise, moi qui ai si peu de mots, que j’en perds encore un ; j’ai un moment de tristesse profonde. »

Cette tristesse qu’elle nomme, cette mélancolie qui émane de son oeuvre, on ne les sent pas du tout, lorsqu’elle nous parle, dans sa présence attentive et flamboyante. « Je suis cette personne mélancolique et triste qui n’est pas capable de ne pas rire, dit-elle, un immense sourire au visage. Je pense qu’il y a une conspiration, une malédiction bénéfique pour que je sois heureuse. Mais quand j’écris, là, j’ai le droit d’être mélancolique, d’aller dans ces zones-là. Mais en même temps, j’en vois toute la beauté. Je vois toujours la fraction de beauté au milieu du reste, l’infime partie qui porte tout. » Et elle la partage.

Vi

Kim Thúy, Libre Expression, Montréal, 2016, 142 pages. En librairie le 6 avril.