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Un groom en Turbotraction

La rédaction du «Journal de Spirou» vue par Yvan Delporte dans le numéro du 7 décembre 1952.
Photo: Dupuis La rédaction du «Journal de Spirou» vue par Yvan Delporte dans le numéro du 7 décembre 1952.

Et voici le deuxième volume massif et magnifique de La véritable histoire de Spirou, qui raconte la deuxième décennie du personnage, de 1947 à 1955. Juste avant, les Belges ont soufflé leur grand ouf, Royaume libéré, ouste la botte nazie. Juste après, ce sera l’Exposition universelle de Bruxelles, l’Atomium. Entre les deux, tout change et vite, au rythme de l’Amérique triomphante, y compris dans le monde des petits Mickey (les « souris miquettes », disait le père de ma compagne).

Spirou, l’illustré pour la jeunesse que publie chaque semaine la famille Dupuis à partir de son imprimerie de Marcinelle, au sud de Bruxelles, en Région wallonne, va se métamorphoser sous l’impulsion de jeunes dessinateurs (on ne dit pas encore bédéistes, ni bédé, d’ailleurs….). Ils s’appellent André Franquin, Maurice de Bevere (Morris), Willy Maltaite (Will), Eddy Paape, Victor Hubinon. Il y a aussi le grand Joseph Gillain (Jijé), qui a non seulement tenu le journal à bout de pinceau pendant l’Occupation, mais continue de tout faire, et d’abord encourager, inspirer, former, critiquer, pousser cette nouvelle fournée de talentueux gamins, allant jusqu’à en héberger quelques-uns dans sa maison déjà pleine d’enfants, créant un terreau d’émulation créative plus que fertile.

C’est lui qui, trop occupé par ses grandes adaptations de vies célèbres (de Don Bosco à… Jésus !), va passer le flambeau et le fardeau à Franquin, lui confiant Spirou, son copain Fantasio, ainsi que Spip l’écureuil domestiqué. Lourde responsabilité qui propulse le jeune homme en première page d’un illustré lu – dévoré ! — par des centaines de milliers de petits Belges et Français. C’était l’époque où l’on apprenait son métier sur le tas, en publiant. Métier ? En ces années pré-Astérix, le dessinateur était à peine un remplisseur de pages, planchant ferme pour survivre tant la planche était mal payée.

Photo: Dupuis La rédaction du «Journal de Spirou» vue par Yvan Delporte dans le numéro du 7 décembre 1952

Bras de fer

La « véritable histoire », c’est ça : la dure partie de bras de fer entre l’imprimeur-éditeur et « ses » créateurs. On ne parle même pas des scénaristes, sans statut ni signature, rétribués à même les émoluments des dessinateurs. L’amertume se lit dans le ton d’un Maurice Rosy (l’homme aux mille idées, qui créa notamment Choc, le mortel ennemi dans la série Tif et Tondu) lorsqu’il évoque ses contributions anonymes au Spirou de Franquin. Plus fort encore, on suit la correspondance entre Franquin et le patron Charles Dupuis, qui vire au vinaigre. « Casse-con existe ! », écrit le dessinateur outré en bas d’une lettre de monsieur Charles. Franquin déserte momentanément le journal de Spirou pour le concurrent direct : ainsi naîtra la série de gags de Modeste et Pompon dans les pages du journal Tintin !

Mais au-delà des tensions internes, au-delà d’un métier en pleine structuration, ce livre débordant de croquis, de planches originales jaunies, des premiers produits dérivés (le premier Spirou en latex, objet de collection !), permet surtout de vivre dans le détail l’incroyable évolution graphique du personnage, l’agrandissement de sa famille (l’adoption du Marsupilami au premier chef), la place de plus en plus belle faite au design moderne dans les décors (c’est patent dans l’épisode Les pirates du silence, avec sa ville cachée pour vedettes, Incognito-City), sans oublier la stupéfiante succession d’inventions qui vont littéralement projeter le groom dans le Jet Age : le Fantajet et le Fantacoptère, mais surtout une automobile de rêve mue par un moteur d’avion : l’épatante Turbotraction.

C’est dans l’irrésistible mouvement de ce véhicule fantasmé que l’entreprise familiale décide pour de bon de transporter la rédaction du journal de Marcinelle au coeur de Bruxelles, en pleines Galeries du Centre. Là où un nouveau rédacteur en chef va encore une fois révolutionner Spirou : un barbu malin nommé Yvan Delporte, qui allait donner à Franquin l’idée de s’inventer un personnage bien à lui. Un certain Gaston. Mais c’est une autre histoire. À suivre au troisième tome.

La véritable histoire de Spirou, 1947-1955

Christelle et Bertrand Pissavy-Yvernault, Dupuis, Charleroi, 2016, 336 pages