Relire un Spirou mythique… avec des commentaires

Le format des planches originales de QRN est rigoureusement le même tout au long de l’album.
Photo: Niffle/Dupuis Le format des planches originales de QRN est rigoureusement le même tout au long de l’album.

On est en 1961. Deux événements changent ma vie. QRN sur Bretzelburg, la dernière aventure avec un grand A du Spirou de l’ère Franquin, paraît à raison de trois demi-planches par numéro dans le journal hebdomadaire dudit Spirou. Et c’est l’année de ma naissance.

À cette époque, le génial dessinateur commence à en avoir plein le calot de ce groom dont il a hérité, héros trop parfait de la série emblématique des éditions Dupuis. Certes a-t-il transcendé cet univers malgré le cahier de charges (Spip, satané Spip ! Toujours l’écureuil dans les jambes !), trouvant un comte très porté sur le champignon à Champignac-en-Cambrousse, allant chercher jusqu’en Palombie un marsupial ami nommé Marsupilami, opposant un vilain redoutablement maladroit (créé par le redoutable pondeur d’idées qu’est déjà le copain bédéiste Greg : cher Zorglub !). N’empêche que ça lui pèse, à Franquin, ces équipées à rebondissements, à suivre, toujours à suivre… D’autant qu’il a depuis 1957 son Gaston, héros sans emploi, source infinie de gags sans suite.

Comment diable André Franquin, si las, parvient-il à faire de ce QRN le chef-d’oeuvre que l’on sait ? On a tout intérêt à relire l’album, non pas le vieux tome écorné de votre bédéthèque perso, mais bien la toute récente et fascinante édition… commentée. C’est dans la collection de rééditions nouveau genre que l’on propose depuis 2014 chez Niffle. Comme dans Frédéric Niffle, actuel rédac’ chef de Spirou. C’est son dada, son bébé, cette collection, ces livres d’élégante facture où, sous chaque demi-planche restaurée dans la virginale splendeur du noir et blanc, un commentaire nourrit l’oeuvre : mise en contexte, citations choisies, analyse des écueils et prouesses graphiques, anecdotes en vrac.

Mine de rien, une véritable mine de renseignements pertinents : pas loin de 130 paragraphes signés Hugues Dayez (spécialiste de la bulle belge, auteur de l’excellent Duel Tintin-Spirou, notamment). Ça se lit sans lourdeur, ça étire le plaisir entre les demi-planches. Et c’est fou tout ce qu’on apprend : comment Franquin se perd dans son histoire à trop s’amuser avec le radiotransistor miniature avalé par le Marsupilami (qui joue du Boby Lapointe !), comment l’ami Greg appelé en renfort l’en sort avec des trouvailles (le tortionnaire-cuistot Kililil et son supplice de la craie sur tableau noir, l’autobus à pédales…), comment Franquin le perfectionniste s’épuise à dessiner des dessous de wagons, et ainsi de suite.

Plus grave, on comprend, les témoignages d’un tas d’entrevues en témoignent, le drame de l’homme : à fournir du Spirou semaine après semaine, à un tel niveau d’excellence, Franquin « est lessivé ». Il contracte une hépatite virale, sombre dans la dépression : la prépublication de QRN sur Bretzelburg est interrompue 15 mois durant. Ça laisse pantois : entre la dernière demi-planche d’avant la pause et celle d’après, rien n’y paraît. De sorte que l’on apprécie encore plus le résultat. Case après case, on voit Franquin dessiner avec joie ou peine, se battre avec les objets à rendre « vivants », s’accomplir dans l’art inégalé de la gestuelle. L’oeuvre n’est pas plus géniale qu’avant, mais on mesure. Grâce des commentaires : la perspective. Oui, je suis né une année pas ordinaire.

QRN sur Bretzelburg

Franquin Édition, commentée par Hugues Dayez, Niffle/Dupuis, Charleroi, 2015, 136 pages