Temps doux pour les librairies indépendantes aux États-Unis

À Denver, il n’y a pas que le ski qui cartonne, il y a aussi le livre qui trouve chez Tatered Cover de quoi se décliner en mille et une propositions intéressantes.
Photo: Ed Andrieski Associated Press À Denver, il n’y a pas que le ski qui cartonne, il y a aussi le livre qui trouve chez Tatered Cover de quoi se décliner en mille et une propositions intéressantes.

Fragile, la librairie indépendante n’est pas pour autant en déclin aux États-Unis, tant s’en faut. Après des années de grisaille, ce rempart contre l’appauvrissement des idées connaîtmême une remontée grâce à l’arrivée récente de petits joueurs allumés qui donnent à cette institution des airs de phénix remplumés.

Les chiffres ont de quoi étonner. En 2015, l’American Booksellers Association recensait 440 librairies de plus dans ses rangs, soit une croissance de 27 %. Non seulement sont-elles plus nombreuses, mais leurs ventes globales progressent. Modestement, mais tout de même : de 3,8 % en janvier et de 9,6 % en décembre, selon les plus récentes données publiées. Il s’agit là d’un tour de force pour un milieu qui, il y a encore une décennie, était repoussé dans ses ultimes retranchements sous les assauts des grandes surfaces et des géants en ligne.

En visite à Montréal au début du mois à l’invitation de l’Association des libraires du Québec (ALQ), le directeur général de l’American Booksellers Association (ABA), Oren J. Teicher, attribuait une large part de ce regain à la multiplication de librairies portées à bout de bras par une nouvelle génération de libraires « dont l’esprit combatif et passionné contamine le reste de l’industrie ».

Photo: Associated Press Le Books Books de Coral Gables, en Floride, accueille depuis nombre d’années de nombreux événements littéraires.

Ces nouveaux joueurs surfent pour la plupart sur la vague de l’achat local qui a le vent en poupe chez nos voisins du Sud. « Le “ bigger is better ” a perdu des plumes en faveur d’une offre locale ancrée dans son milieu. On a d’abord senti cet élan dans les cafés et les restaurants, mais cet esprit communautaire a gagné tous les milieux, de la quincaillerie jusqu’à la librairie », explique M. Teicher.

Vectrices de changements

L’engouement pour l’achat local colle bien à l’ADN des librairies indépendantes, qui ont profité de ce retour de balancier pour se refaire une santé structurelle et financière. « Les achats, les ventes, même les relations avec les distributeurs, les éditeurs et les clients, tout ça était figé dans un temps révolu depuis longtemps, celui des années 1960. Il a fallu tout repenser », raconte celui qui a rejoint les rangs de l’ABA il y a maintenant plus d’un quart de siècle pour en prendre la tête en 2009.

La force du nombre dans ce combat à la David contre Goliath a permis aux indépendants de s’outiller pour devenir plus concurrentiels, insiste M. Teicher. « Les outils technologiques de gestion d’entreprises étaient coûteux et complexes. Ce n’est plus vrai maintenant. Ça a donné beaucoup d’air frais aux petits joueurs qui ont abattu beaucoup de barrières et ainsi favorisé l’émulation parmi nos membres. »

Cette librairie nouvelle est non seulement branchée, mais impliquée dans son milieu, ouverte aux idées et vectrice de changement, poursuit M. Teicher. « Nos membres sont devenus des agents de changements sociaux, c’est là un tournant important pour la librairie qui a longtemps été centrée sur elle-même. » Le but premier est encore d’y vendre des livres, bien sûr, mais « sa mission dépasse cet impératif en ce sens qu’il s’agit d’offrir un éventail complet reflétant toutes les idées qui animent ce pays, de Bernie Sanders à Donald Trump ».

Un empire, des communautés

D’un autre côté, l’ABA se veut aussi pragmatique. Dans sa trousse d’aide à ses quelque 2200 membres, elle est formelle : vendre des livres, que des livres, à 100 %, paraît illusoire. La vaste majorité des indépendants vendent ainsi en moyenne 20 % de produits autres que des livres : des jeux, des peluches, de la papeterie. Certains offrent plutôt des services, comme des cours de langue, ou tiennent un café, par exemple.

Même le livre numérique s’est fait une (petite) place. « Nous préférons vendre ces livres nous-mêmes plutôt que de voir nos clients se tourner vers Amazon, explique Oren Teicher. Mais ça reste des ventes très modestes. Nos chiffres ne diffèrent pas de ceux du milieu du livre numérique, qui stagne en quelque sorte. »

Là où l’ABA marque des points, c’est sur la qualité des échanges. « Le lecteur par essence est un être curieux, éduqué, qui aime s’informer et discuter. Celui-là, il a encore plaisir à échanger avec un vrai libraire. » Il aime aussi être stimulé, poursuit M. Teicher. « Les lecteurs adorent les listes, alors nous faisons des listes, mais des listes qui ont une âme. Nos listes recoupent celles des grandes institutions comme celle du New York Times, mais elles comportent aussi des oeuvres qui font leur chemin hors des sentiers habituels. »

Même Amazon semble avoir trouvé des vertus au fait d’avoir pignon sur rue pour mieux jauger son client. Le géant de la vente en ligne a annoncé l’ouverture de deux succursales physiques, une à Seattle, l’autre à San Diego. « Nous serions fous de ne pas tenir compte de cette incursion. Mais en même temps, je ne crois pas que cette structure soit destinée à croître », avance le directeur général de l’ABA.

Pendant que les indépendants tissent des communautés de lecteurs, Amazon nourrit un empire, poursuit M. Teicher. « C’est clairement un laboratoire dont la finalité reste la même : en apprendre plus sur les lecteurs pour leur vendre encore plus de choses : des téléviseurs, des couches, des vêtements. Le livre, ici, c’est encore juste un appât. »