L’autre Kerouac

Kerouac était originaire d'une famille canadienne-française
Illustration: Tiffet Kerouac était originaire d'une famille canadienne-française

« Un jour, Madame, j’écrirai un roman canadien-français, prenant place en Nouvelle-Angleterre, en français. Ce sera le français le plus simple et le plus rudimentaire. Si quelqu’un veut le publier, je veux dire Harcourt, Brace, ou n’importe qui, ils vont devoir le traduire. » Entre le fantasme et la prophétie, c’est ainsi que s’exprimait en 1950 l’auteur du célèbre Sur la route (On the Road), l’une des pièces maîtresses du mouvement américain de la beat generation, dans une lettre à Yvonne Le Maître — qui lui avait reproché d’avoir occulté ses propres origines canadiennes-françaises en publiant son premier roman, The Town and the City.

Né Jean-Louis Kérouac à Lowell (Massachusetts) en 1922, les parents canadiens-français de l’écrivain franco-américain Jack Kerouac avaient quitté le Québec, comme tant d’autres, à la faveur d’un large mouvement d’exode. On l’oublie souvent ou on l’ignore : entre 1840 et 1930, on évalue à près d’un million le nombre de Canadiens français qui, comme eux, ont immigré aux États-Unis. Une véritable saignée qui a réduit de moitié la population francophone du Québec par rapport à ce qu’elle était au milieu du XIXe siècle.

L’ouverture du fonds d’archives Jack Kerouac à la New York Public Library en 2006 a ainsi été l’occasion d’exhumer certains textes qui nous éclairent à présent de façon unique sur le processus créatif de l’écrivain, dans lequel le français semble avoir joué un rôle majeur.

Photo: Fred DeWitt The Orange County Regional History Center Ces textes nous éclairent sur le processus créatif de Jack Kerouac, sur son bilinguisme fondamental.

En français s.v.p.

Maggie Cassidy (1959), Doctor Sax (1960), Visions of Cody (écrit en 1951-1952, publié en 1972), Big Sur (1962), Visions of Gerard (1963) et Satori in Paris (1966) contiennent tous des passages importants en français. Ces traces ont été autant d’indices de l’existence de textes écrits en français, tout comme le classement méticuleux de ses archives par Kerouac lui-même et les efforts de son beau-frère, John Sampas, qui a vendu les archives de l’écrivain à la Berg Collection de la New York Public Library en 2001.

La vie est d’hommage, que publient les éditions du Boréal, est ainsi le fruit de plusieurs années consacrées à la recherche, à la transcription et à la reconstitution de ces manuscrits par le Québécois Jean-Christophe Cloutier, qui a notamment pu reconstituer le texte complet de Sur le chemin, écartelé dans les archives entre six différents dossiers. On y trouve une novella complète, Sur le chemin (différente de On the Road), un long début de roman intitulé La nuit est ma femme, de même que des sections importantes de Maggie Cassidy et de Satori in Paris, dont le premier jet a été écrit en français. On y trouve aussi, daté de janvier 1951, un début du désormais mythique On the Road rédigé en français.

Écrivant dans sa langue maternelle, Kerouac se doutait bien que ces textes étaient impubliables et qu’il devrait les traduire en anglais. « Il parle beaucoup de sa relation complexe avec sa langue maternelle dans son journal de 1951 et aussi dans La nuit est ma femme », souligne Jean-Christophe Cloutier, aujourd’hui professeur adjoint au Département d’anglais de l’University of Pennsylvania, après un passage par l’Université Concordia et un doctorat à l’Université Columbia de New York — où Kerouac a aussi étudié au début des années 1940. « Ce silence à propos de ses écrits français, poursuit-il, c’est aussi le reflet d’une culture en pleine assimilation aux États-Unis, des sentiments de honte que la communauté canadienne-française de la Nouvelle-Angleterre ressentait à l’époque. »

Dans un texte en anglais sur son grand-père, The Father of my Father, Kerouac dit bien sa fascination pour le français de ses ancêtres : « La langue canadienne-française est la plus puissante au monde. C’est de valeur qu’on peut pas l’étudier au collège, car c’est une des langues les plus “ langagées ” du monde. Elle est non écrite ; elle est la langue de la parole et non de la plume. Elle a grandi des vies des Français venus en Amérique. Elle est formidable, elle est grandiose, cette langue. »

« Tout comme il le fait avec sa prose en anglais, poursuit l’universitaire, le français de Kerouac est une entreprise littéraire consciente et délibérée. Quand on connaît bien l’oeuvre de Kerouac, on réalise assez vite que tout cela fait partie d’un grand projet poétique, d’une révolution littéraire. »

Derrière le mythe

Ces textes inédits nous portent à croire qu’écrire et penser en français étaient devenus une dimension importante de son processus créatif pour l’auteur des Anges vagabonds. La vie est d’hommage vient ainsi jeter une lumière nouvelle sur l’oeuvre de Kerouac, sur ses aspirations artistiques et sa volonté de « continenter », comme il l’écrit lui-même. Une quête de liberté qu’il exprime dans son français bâtard, à travers l’oralité et la polyphonie d’une prose influencée par le jazz et la poésie. Et cela, une dizaine d’années avant l’éclosion du joual au Québec.

Tout comme il le fait avec sa prose en anglais, le français de Jack Kerouac est une entreprise littéraire consciente et délibérée

 

Ayant étudié les révisions que Kerouac a faites dans ses manuscrits, le chercheur a pu constater son souci de corriger ses textes en supprimant certains anglicismes pour y insérer le bon mot en français. « Par exemple, il raye “ la shoppe ” et le remplace par “ l’imprimerie ”. Il peut choisir d’écrire “ À cette heure ” à un moment donné, et ensuite choisir une écriture phonétique changeante : “ a s t heur ”, “ a s’t’heure ” ou “ astheure ”. Mais ce qui est particulièrement fascinant, ce sont les fois où il s’éloigne délibérément de la norme française, par exemple, “ qu’est-ce que tu faisa ” devient après révision “ Cosse tu faisa ”. Pour moi, ces initiatives montrent que son français écrit résulte bel et bien d’une poétique littéraire appliquée, estime Jean-Christophe Cloutier. Car que ce soit ses écrits en français ou en anglais, le langage de Kerouac est toujours un métissage tourbillonnant des langues parlées sur les continents d’Amérique. »

Kerouac lisait semble-t-il aussi beaucoup en français. Il possédait des dictionnaires français dans sa bibliothèque. « Tout porte à croire que ses écrits français constituent une partie intégrale de sa poétique », avance-t-il.

Par-dessous tout, ces textes nous éclairent sur le processus créatif de Kerouac, sur son bilinguisme fondamental, dans lequel sa langue maternelle semblait occuper la première place. « Se dur pour mue parle l’Angla parse je toujour parle le Francas Canadian chenou dans ti-Canada. Encore plus dur s’ecrire en Angla ; je se comment mai je peu pa, je veu pas ; jveu mexplique pi conte mon histoire pour tous me chum su ma rue peuve comprende cosse jdi. Sa’s plu important que toul restant. Ben, jeecri sistoir icit en Franca la seul maniere ques-j-se. Sa voite interressant ee pa peur. Loome laute bord va changee sa en Angla pour mue e toul monde von comprende. Je listoire en Franca chenou si quequn veul voir comme j’le ecri. »

Chaînon manquant

Jean-Christophe Cloutier est d’avis que « sa tendance subversive à bouleverser les structures traditionnelles de la prose américaine et ses percées postmodernistes au moyen des formes narratives ont des racines canadiennes-françaises ». Comme plusieurs, malgré une longue passion pour Kerouac, il n’avait lui-même jamais mesuré à quel point « son moi intime était celui d’un fils du Québec ».

Serait-on en présence ici d’une sorte de chaînon manquant de son oeuvre ? La métaphore s’applique très bien à ces textes et à leur relation avec l’oeuvre complète de l’écrivain, croit-il. « Kerouac lui-même déclare que Sur le chemin représente la “ solution ” de toutes ses versions d’On the Road. De plus, il est important de souligner, comme je le dis dans le volume et comme d’autres, tel Joyce Johnson l’a souligné, la rédaction de La nuit est ma femme vient tout juste avant la composition du “ Rouleau ” de On the Road en 1951. D’une certaine façon, le grand “ déblocage ” ou la grande trouvaille de sa liberté littéraire commence d’abord avec cette longue confession en français qu’est La nuit est ma femme, qui est un texte tellement beau, tellement émouvant, et où Kerouac révèle plusieurs aspects de son intimité qui nous aident à le comprendre dans sa vraie et grande complexité. »

Kerouac est aujourd’hui devenu une sorte de mythe — une image figée, un peu intouchable, toujours difficile à réviser —, objet de fantasmes et mis au service d’une littérature nationale. « Certains d’entre nous devront peut-être devoir apprivoiser Kerouac de nouveau, juge le chercheur. Mais je crois qu’une très belle découverte attendra ceux et celles qui sauront faire l’effort de venir à la rencontre de cet autre Kerouac. » 

http://www.dailymotion.com/video/x2sp73_inoubliable-kerouac_travel 
« J’ai pas aimé ma vie. C’est pas la faute a personne, c’ainque moi. Je voué ainque la tristesse tout partout. Bien des foi quand y’a bien du monde qui ri moi j’wé pas rien droll. C’est encore bien plus droll quand ils sont toute triste ensemble. J’gard leu face hypocrite et puis j’sai qui’l s’trouble pas apropos d’la tristesse. Ils peuve pas l’usé. Ils save toute cosse qu’on a dit dans la Bible : “ Vous ne savez seulement pas que vous ête wretched, et misérable, et pauvre, et aveugle, et tout nud ”. Ques-ce qu’il von faire avec ça ? Moi j’use ma tristesse — et c’est la tristesse d’un vieu chien avec des gros yeux mouiller — pour passer mon temps penser. C’est comme ça j’comprend vivre. C’est ma manière. Sh’u fatiguer. Je sais seulement pas comment m’expliquer sans mentir un peu. » Extrait de «La nuit est ma femme», février 1951

La vie est d’hommage

Jack Kerouac, textes établis et présentés par Jean-Christophe Cloutier, Boréal, Montréal, 2016, 352 pages

3 commentaires
  • Denis Paquette - Abonné 2 avril 2016 09 h 44

    Un déraciné important

    Que savons nous de Kérouac, qu'il était parent avec le frère Marie-victorin, qu'il y avait plusieurs cousins, qu'il y est venu plusieurs fois, que sa quête était éminament personnelle, qu'il est peut etre un déraciné important

  • Yves Côté - Abonné 3 avril 2016 06 h 48

    Nous, Kérouac...

    Kérouac : l'auteur infini qui nous oblige à regarder le miroir troublant et révolutionnaire de nous-mêmes, Québécois.
    Nous, enfants de Canadiens français, petits-enfants de Canayens, arrières-petits-enfants de Canadiens-Français, descendants de Français du Canada et avant, d'exilés de France. Unis aux Sauvages des lieux par le sang et l'amour du sol nouveau et définitif pour leur descendance.
    Nous, polymorphes de l'intérieur d'une patrie volée et déguisée. Arbres déracinés mais jamais débardés.
    Nous, les indésirables d'un pays britannique qui a raté tant d'occasion de nous aimer, qu'il en est arrivé à se convaincre que de rayer de la carte notre langue et notre culture, était son ultime mission. Au point d'en convaincre celles et ceux qui y arrivent...

    Nous, Kérouac.
    Pleurons mes amis en attendant de rire !, mais restons fiers de connaître la vraie bourasque de vivre.

    Vive la vie !
    Vive le Québec libre !

  • Jean-Pierre Cloutier - Abonné 3 avril 2016 17 h 35

    Le grand écrivain Jean-Louis Kerouac

    La publication de «La vie est d’hommage» est un grand événement et il faut saluer Jean-Christophe Cloutier, ce fier descendant de Zacharie Cloutier, d’avoir mis tout son cœur et toute son âme de Canadien-Français dans la réalisation de ce fantastique projet. Ces textes français de Kerouac prennent ainsi leur place de plain pied (ou de plain Percepied!) dans «La Légende de Duluoz», les livres de Kerouac qui, à la manière de Balzac, n’en font qu’un seul. «Lorsque je serai vieux, écrivait Kerouac qui ne se rendit jamais là, j’ai l’intention de réunir toute mon œuvre, d’y réinsérer les vrais noms de mon panthéon, et de laisser une longue étagère pleine de livres, là, et mourir heureux». Près de 50 ans après sa mort, Jean-Christophe Cloutier vient ajouter ce qui manquait sur cette étagère. «La vie est d’hommage» prendra sa place à côté de «Visions of Gerard», qui est même temps le début et la fin de la Légende de Duluoz : un poème en prose sur les derniers mois et la mort de son frère Gérard dans le Lowell des années 20, un livre où se mélangent souvenirs d’enfant, rêves, descriptions magnifiques de sa famille et prières. Un mémorial du grand écrivain de l’émigration canadienne-française. Jean-Louis Kerouac était dans toute la force du mot un écrivain. «He was a writer, that is he wrote», commence l’hommage que William Burroughs (qui n’était pas très fort sur les hommages!) rendit à Kerouac lors de sa mort en 1969, un texte extraordinaire que Burroughs reprit et développa dans une conférence en 1982 et dont on peut trouver le texte sur le site http://ginsbergblog.blogspot.ca/2014/09/william-bu
    Dans un entretien au Devoir dans les années 70, peu avant sa mort, André Malraux disait que le grand écrivain canadien-français serait peut-être un émigré. Il ne s’était pas trompé.
    Vive les Canadiens-Français d’Amérique. Vive Jean-Louis Kerouac.