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Les racines du terrorisme suicidaire

« Au nom de quoi ? » lisait-on sur une carte suivant les attentats de novembre dernier à Paris.
Photo: Loïc Venance Agence France-Presse « Au nom de quoi ? » lisait-on sur une carte suivant les attentats de novembre dernier à Paris.

Quel est le point commun entre les terroristes islamistes et les tueurs de masse qui sévissent dans les écoles nord-américaines ? Pour le philosophe italien Franco « Bifo » Berardi, les deux groupes appartiendraient au même courant autodestructeur alimenté par le néolibéralisme qu’il analyse dans son dernier essai Tueries.

Fasciné par les massacres de Colombine, d’Aurora et de Virginia Tech, cet ancien militant marxiste est remonté aux sources du terrorisme suicidaire qu’il associe à l’émergence des technologies. « Le fait que les êtres humains apprennent plus de mots d’une machine que de leur mère conduit indéniablement au développement d’une nouvelle sensibilité », avance Berardi en rappelant que l’empathie n’est pas une émotion naturelle, mais un état psychologique qui peut se fissurer. À cette virtualisation déshumanisante s’ajoute évidemment la quête de célébrité des assassins d’un jour.

Bifo dénonce les fusillades en égratignant au passage le capitalisme financier dont la déterritorialisation croissante favorise les inégalités sociales. « Il serait certes exagéré de dire que les dirigeants d’entreprises et leurs cadres politiques agissent comme des meurtriers de masse psychopathes, avance l’auteur de ce brûlot pessimiste, mais on peut raisonnablement affirmer qu’ils ont la même vision nihiliste et la même aura suicidaire. » Il renvoie dos à dos le capitalisme absolu et le fondamentalisme islamiste. Le terrorisme issu du second découlerait selon lui des humiliations du passé : « Il faut maintenant payer pour deux cents ans de colonialisme et d’exploitation. »

Révolte

L’historien Marcel Gauchet rejette la thèse tiers-mondiste de Bifo dans Résister à la terreur. « On ne peut pas dire que l’islam n’a rien à voir », affirme le spécialiste des religions dont le texte paru dans Le Monde après les attentats parisiens de novembre est repris dans ce collectif réunissant une vingtaine d’universitaires. Pour Gauchet, les facteurs socio-économiques ne sont que l’élément déclencheur des violences terroristes qui secouent l’Europe. Il est aux antipodes du politicologue français Olivier Roy, pour qui la radicalisation islamiste n’est pas d’origine spirituelle, mais générationnelle.

Les djihadistes français et belges appartiennent majoritairement à la seconde génération de l’immigration musulmane, rappelle Roy. On retrouve également dans leurs rangs des convertis de souche qui choisissent l’islam par mimétisme, « parce qu’il n’y a que ça sur le marché de la révolte radicale ».

En rupture de ban avec leur famille, en marge des communautés musulmanes, les terroristes élevés en Europe n’ont pour la plupart aucun passé authentique de piété et de pratiques religieuses. « Le problème essentiel pour la France n’est donc pas le “ califat ” du désert syrien, qui s’évaporera tôt ou tard comme un vieux mirage devenu cauchemar, le problème, avance Roy, c’est la révolte de ces jeunes. »

« Le meurtre de masse n’a rien de nouveau, mais le type de meurtre de masse qui implique simultanément une action spectaculaire et une intention suicidaire semble être propre au mouvement contemporain vers le néant » Extrait de «Tueries»

Tueries

Franco « Bifo » Berardi, Lux, Montréal, 2016, 223 pages et «Résister à la terreur», sous la direction de Nicolas Truong, Le Monde – L’Aube, Paris, 2016, 183 pages.