cache information close 

Les fantômes de la rivière

De frontière géographique, la rivière devient dans «Le chant de la Tamassee» un mur qui sépare les valeurs et les mentalités.
Photo: Barbara Marie Kraus Getty Images De frontière géographique, la rivière devient dans «Le chant de la Tamassee» un mur qui sépare les valeurs et les mentalités.

Cela pourrait être un roman « écologiste », un éloge de la nature sauvage et des combats d’avant-garde. Un drame sudiste où les bons affrontent les méchants. Mais ce serait beaucoup trop simple. Et vite oublier que là où il y a de l’homme, il y a aussi de « l’hommerie ».

Peindre l’humanité tordue et nuancée, c’est un peu la spécialité de Ron Rash, né en Caroline du Sud en 1953, professeur de création littéraire, poète, auteur de cinq romans et de cinq recueils de nouvelles (dont Incandescences, Seuil, 2015). Dans des situations en apparence banales, avec une attention fine aux détails, l’Américain sait creuser lentement jusqu’à ce qu’apparaissent les failles radicales, les blessures du passé, la fragilité sous le roc des apparences. Le chant de la Tamassee ne fait pas exception.

Séparant la Caroline du Sud de la Géorgie, la rivière Tamassee est un joyau du patrimoine des Appalaches. En visite avec sa famille du Minnesota, une fillette de 12 ans s’y est noyée, happée par un tourbillon. Mais son corps est resté coincé sous un rocher, rendant difficile de le récupérer. Pour les parents, pressés de faire leur deuil, la solution serait de construire un barrage temporaire pour accéder au lit de la rivière.

Or, la rivière est exceptionnellement protégée par le « National Wild and Scenic River Act », une loi fédérale de 1968 qui interdit d’en perturber le cours. Par conséquent, cet enjeu transforme une affaire d’abord humaine, locale et familiale en une vraie bataille rangée. D’un côté, des militants écologistes qui craignent que cette affaire vienne créer un précédent et ouvrir la porte à des promoteurs immobiliers sans scrupule. De l’autre, les parents et leurs avocats, des partisans du « gros bon sens » et des puissants — parmi lesquels se trouvent aussi souvent des promoteurs immobiliers sans scrupule.

De frontière géographique, la rivière devient alors un mur qui sépare les valeurs et les mentalités.

Prise entre les deux camps, observatrice et narratrice, mais aussi protagoniste puisqu’elle est originaire de l’endroit, Maggie, une jeune photographe du Washington Post dépêchée sur les lieux. Ce retour aux sources est pour elle l’occasion de revoir son père, aujourd’hui cancéreux, avec lequel elle est en froid depuis qu’elle a quitté la région pour faire ses études universitaires. L’homme, debout et seul dans sa petite ferme laissée à l’abandon, ne se privera pas de l’accuser de se retourner contre ceux parmi lesquels elle a grandi.

Tandis que les deux camps s’affrontent et que le corps de la fillette se décompose au fond de la rivière, la jeune photographe tombera peu à peu amoureuse de son collègue, un vétéran journaliste du Rwanda et du Kosovo, qui porte à sa façon sa part de cicatrices — il a perdu sa femme et sa fille dans un accident d’auto.

La trame du Chant de la Tamassee, roman sobre et maîtrisé d’abord paru en 2004, Ron Rash la tisse avec les trois brins du deuil, réel ou symbolique, d’un père pour sa fille.

Le décor de cette histoire intime et politique, que l’écrivain campe au coeur des Appalaches sudistes — qu’il connaît parce qu’il y a toujours vécu —, rappelle par moments l’univers de Délivrance, le film de John Boorman. Dans un registre qui promène le lecteur entre le glauque et la carte postale.

Le chant de la Tamassee

Ron Rash, traduit de l’anglais par Isabelle Reinharez, Seuil, Paris, 2016, 234 pages