Des vandales ordinaires

Ce qui compte ici, c’est le printemps qui rôde à Venise. L’occasion aussi de réfléchir sur le monde dans lequel nous vivons et où plus rien n’échappe à la cupidité.
Photo: Colleen Bradley Getty Images Ce qui compte ici, c’est le printemps qui rôde à Venise. L’occasion aussi de réfléchir sur le monde dans lequel nous vivons et où plus rien n’échappe à la cupidité.

Le printemps se montre le bout du nez dans la Sérénissime ; l’air, la lumière, la douceur du ciel, tout invite au calme, presque à la contemplation. Même enfoui sous la paperasse, le commissaire Brunetti s’apprête donc à prendre les choses mollo ; encore plus qu’à l’habitude même.

Mais voilà que tous ses projets d’école buissonnière s’effondrent à la suite d’un appel de la Biblioteca Merula. Des livres précieux ont été vandalisés et plusieurs autres semblent manquer à l’appel. Brunetti se lance du coup dans une enquête qui va l’amener à réfléchir sur Tertullien et les pères de l’Église, alors qu’il met le pied dans un monde qu’il ne soupçonnait pas : celui du marché des livres anciens.

Complot universel

Tout de suite on soupçonne un chercheur américain venu travailler là depuis quelques mois. Rapidement, Brunetti découvre que la lettre de recommandation tout comme la copie de passeport qu’il a présentées sont fausses. Pire, le « professeur Nickerson de l’Université du Kansas » est un faussaire… italien.

Le décompte des pertes s’avère catastrophique ; des dizaines de livres anciens ont disparu et un grand nombre de pages individuelles ont été découpées dans une quarantaine des plus précieux titres de la petite bibliothèque. Ses collections comme son financement et son existence sont du fait même mis en danger. C’est le drame. Surtout que le vol n’a pu réussir qu’avec l’aide d’un complice. Ou même de plusieurs.

Pourtant, l’enquête ne mène nulle part. Aucune piste, aucun témoin. À l’exception d’un autre habitué de la Merula surnommé Tertullien, qui y consulte les écrits de son homonyme et qui devrait bien avoir vu qu’il se passait quelque chose… Sauf qu’il est retrouvé mort chez lui, le crâne défoncé. Brunetti partira de là pour découvrir le pot aux roses et l’ampleur insoupçonnée des dommages.

Tertullien, Aldo Franchini de son vrai nom, est un prêtre défroqué, menteur, voleur et maître chanteur comme le commissaire l’apprendra par le frère de la victime. Une fois qu’il le saura et qu’il se mettra à fouiller la vie du personnage, les choses iront très vite et l’enquête sera résolue. Mais encore une fois, comme dans tous les livres de Donna Leon, il pourrait facilement ne pas y avoir d’enquête…

Ce qui compte ici, c’est le printemps qui rôde à Venise. L’occasion aussi de réfléchir sur le monde dans lequel nous vivons et où plus rien n’échappe à la cupidité. Cela touche autant la corruption institutionnalisée qui sévit à Venise que le monde des livres anciens et tous les petits trafics plus ou moins ordinaires auxquels se livrent partout des truands sans culture et sans morale. Ou, pire, des hommes qui aspirent au pouvoir. C’est une histoire contemporaine, universelle, qui déborde amplement des canaux de la Sérinissime pour nous rejoindre tous où que nous soyons…

À travers tout cela — malgré tout cela ! —, il ressort finalement l’importance primordiale de reconnaître et de se nourrir de la beauté sous toutes ses formes : reflet de soleil sur les façades du Grand Canal, page enluminée il y a presque mille ans, odeur de printemps, sourire diffus… Même des amis chers avec lesquels on partage un minimum de joies ordinaires, de culture et de valeurs communes, comme Guido et Paola Brunetti, purs reflets de leur auteure américaine exilée à Venise depuis des décennies. Je le dis sans gêne : les amis de Donna Leon sont mes amis…

Brunetti entre les lignes

Donna Leon, traduit de l’anglais par Gabriella Zimmermann, Calmann-Lévy, Paris, 2016, 300 pages