Le voyage gourmand de David Dorais

Né à Québec, l’auteur de cet exercice d’ethnologie narquoise enseigne la littérature au cégep de Sorel-Tracy.
Photo: Johannie Verreault Né à Québec, l’auteur de cet exercice d’ethnologie narquoise enseigne la littérature au cégep de Sorel-Tracy.

De Sainte-Madeleine, PQ, à Saint-Louis-du-Ha ! Ha !, de l’éternelle poutine au pâté chinois, à travers une farce initiatique burlesque à la Candide de Voltaire, David Dorais plie, étire et égratigne quelques symboles de la culture populaire québécoise. Une « épopée touristique » qui entend nous faire voir le meilleur (ou le pire) du Québec.

Employée de La Belle Province, une chaîne de fast-food spécialisée en chiens chauds, hambourgeois, frites et poutine, Fleurette, la narratrice de Oh ! La belle province, a éprouvé le besoin de se changer les idées après avoir été victime d’une attaque à main armée. Les deux jours de congé proposés par le gérant, Taouk, vont lui permettre de s’offrir un rapide « road trip » pour aller fêter la Saint-Jean-Baptiste à Cabano — où se déroule aussi un célèbre festival du « chien chaud » qui vaut, semble-t-il, le déplacement.

Prenant le métro jusqu’à l’extrémité est de la ligne verte, la jeune femme, pour qui « dans chaque événement qui nous arrive, il y a une pépite d’or à découvrir », fait un premier arrêt au Buffet de Platon. Elle y goûte dans l’enthousiasme la cuisine multiethnique du restaurant, les gyros de Pythagore, les fish’n’chips de Shakespeare, le poulet aux ananas de Confucius. Un haut lieu de la gastronomie internationale qui « permet de réfléchir en même temps qu’on mange ». Elle va y faire la rencontre de Jehannyne, une retraitée qui vit la moitié de l’année dans son « campeur », sillonnant la province d’un bout à l’autre, qui lui offre de faire un bout de chemin.

Premier arrêt sur la route des saveurs locales et du kitsch au célèbre camping Sainte-Madeleine, en bordure de l’autoroute 20. C’est un nouveau monde qui s’offre à elle : « une ronde de pantoufles en phentex multicolores, de galets peints où s’amusent chats et goélands, de poupées en paille représentant cultivateurs et fermières, de courtepointes dont les morceaux de tissu l’étourdissent comme un kaléidoscope, de lavettes en laine, de napperons en macramé, de linges à vaisselle brodés, de bougies sculptées, de sachets de sent-bon… » Autant d’exemples « du génie de notre peuple » et des fruits de nos « fiers bizouneux ».

Un autre lift la dépose ensuite au fameux Madrid, haut lieu de la pause-café autoroutière. De là, en compagnie d’une prof d’université qui prépare un livre au titre alléchant, Province ou pays ? La poutine à saveur politique, elle goûte à la philosophie de Ti-Pop, chef d’un grand restaurant de Québec qui croit avec ferveur que la poutine est le meilleur symbole d’intégration. Poutine italienne, mexicaine ou poutine poulet au beurre : elle peut « accueillir tous les accompagnements du monde ».

De là, la jeune femme atterrit entre les mains fermes et habiles de Violante (sic), une camionneuse qui l’emmène jusqu’à Cabano (avec en prime un arrêt au septième ciel). En cours de route, Violante (re-sic) lui explique la « signification profonde » des événements qu’elle a vécus. Le cambriolage par un anglophone à 17 h 59 symbolise bien sûr la Conquête de 1759. Alors que sa visite au Buffet de Platon résonne encore : « On critique pas : on est tolérants. On aime recevoir la sagesse des étrangers. Écouter leurs histoires, apprendre d’où ils viennent. Notre accueil des cultures du monde se fait sans discrimination. »

Né à Québec en 1975, l’auteur de cet exercice d’ethnologie narquoise enseigne la littérature au cégep de Sorel-Tracy. Après deux recueils de nouvelles, Les cinq saisons du moine et Cabinet des curiosités (L’Instant même, 2005 et 2010), cette caricature où s’exprime son goût pour les inventaires est un peu dans la veine de Plus loin (Boréal), le roman de la route qu’il avait signé avec Marie-Ève Mathieu en 2008.

Traquant le dérisoire sous l’ordinaire, les injonctions festives et les bondieuseries nationales, Oh ! La belle province ! contient quelquesscènes hilarantes, « elvisgrattonesques ». Comme ce baptême au sirop d’érable de Wong Wing, un touriste chinois qui rêve d’ouvrir un restaurant québécois en Chine, suivi d’une communion avec des cubes de P’tit Québec.

Son héroïne naïve, elle, après un morceau d’anthologie érotique impliquant quelquespogos, ira tranquillement retourner se faire tondre la laine sur le dos au salaire minimum. Un voyage ironique au pays du kitsch — qui n’est pas tout à fait le quétaine tout en l’étant parfois —, qu’il s’agisse de gastronomie, de rapports humains ou d’artisanat. Grinçant.

« Tranquillement, la file avait avancé. C’était presque rendu à la jeune fille de recevoir sa commande. Devant elle, un homme au tour de taille prodigieux se déhanchait avec frénésie au rythme de la musique en attendant sa commande. Torse nu, il exhibait des seins gros comme ceux d’une femme. Sur son pantalon court brillait un magnifique coucher de soleil dans un décor hawaïen. Tout en continuant à danser, il s’amusait à coller des pièces de monnaie sur son front couvert de transpiration. Une dame aux cheveux mauves et en bikini a fini par lui apporter un plateau en aluminium :  "Quin, mon Bouboule ! Vingt roteux !" Fleurette, pour sa part, s’est contentée de trois. » Extrait d’«Oh ! La belle province !»

Oh ! La belle province !

David Dorais, Leméac, Montréal, 2016, 176 pages