Un (autre) calepin d’un flâneur

Illustration tirée du livre
Photo: Leméac Illustration tirée du livre

« L’infaillible façon de tuer un homme / C’est de le payer pour être chômeur », chantait de sa voix caverneuse Félix Leclerc. Fred Fred, lui, vient de tomber sur le chômage, aussi bien dire de tomber dans un précipice d’oisiveté potentielle. Au point de le tuer ? Pas vraiment, non.

« J’éprouve un certain vertige à l’idée du vide qui vient », annonce quand même le narrateur donnant son nom à ce court livre illustré de la main de son auteur, Fred Dompierre (qui signait en 2008 un premier roman au Boréal, Presque 39 ans, bientôt 100).

Comment notre bonhomme comblera-t-il donc ce vide ? En étirant sa dernière gorgée à la table d’un café italien, en consignant dans un cahier les monologues ahurissants au sujet de ses problèmes gastriques que la serveuse décharge sur ses clients, en suivant des cours afin de manier une pelle hydraulique, en traînant au parc, ou en se procurant un kit de peinture à numéros, « un patron représentant un chien, un chat et un poussin ».

« C’est comme si j’étais chômeur dans La métamorphose, mais au lieu de me changer en cafard, je serais en train de me changer en con », blague double F, exemple typique de l’humour plein d’autodérision de cet Homo nihilis autoproclamé, personnage aussi attachant que familier de perdant nonchalant, pas si heureux que ça, mais pas si malheureux que ça non plus.

Pour des raisons au sujet desquelles il n’est possible que de spéculer, et ne relevant certainement pas de l’effort marketing éclairé, Leméac aura cru bon apposer en quatrième de couverture de Fred Fred la mention « récit philosophique », une étiquette dont personne pourtant ne se réclame avec enthousiasme en 2016. Malheureuse tentative d’ironie ? Difficile de trancher, mais s’il fallait trouver à ce livre des germes de critique sociale, un ingrédient essentiel du genre en question, c’est au coeur de l’amour de son antihéros pour la flânerie qu’il faudrait les exhumer.

En se plaisant à ne momentanément pas participer activement à la vie économique, Fred le sans-emploi s’applique aussi à défricher un quotidien à côté de celui dont le travail dicte les limites. À toutes les injonctions invitant les chômeurs à saisir ce temps précieux pour se réinventer et autres fadaises néolibérales, l’auteur renvoie la résistance passive d’un gars pour qui rien ne presse.

La tendresse de Dompierre pour la philosophie de comptoir et pour les personnages de roman que contient la vraie de vraie vie, bien que pas exactement nouvelle, participe de la même ode aux occasions qu’une ville offre de se dissoudre dans ses marges. « Entre le café et les promenades au parc, j’ai les pieds qui flottent », observe Fred, avec une mélancolie à laquelle les dessins émaillant le récit donnent une densité encore plus grande. Les réflexions à la petite semaine du narrateur sur Dieu et la foi, dont on mesure mal la teneur sarcastique, jurent cependant trop avec la légèreté feinte du reste de ce calepin d’un flâneur.

Histoire presque apaisante de par son absence de grande ambition, Fred Fred n’aspire à rien d’autre que de raconter quelques épisodes d’une vie, sans s’entêter à attacher toutes les ficelles. Se mettre le nez dans un petit livre comme celui-là tout comme siroter son verre avec des inconnus au café du coin sont parfois le sel d’une journée judicieusement employée à ne rien faire d’utile et à se reposer de soi-même.

« Je passe l’après-midi au parc. On est en juin, je crois, mais c’est pas certain. L’atmosphère est celle d’un autre mois. Je vagabonde d’une idée à l’autre sans atterrir sur quoi que ce soit. L’air avale le temps. » Extrait de «Fred Fred»

Fred Fred

Fred Dompierre, Leméac, Montréal, 2016, 96 pages