Agnès Gruda, l’émotion nue

Si l’émotion se glissait au détour dans son premier recueil, Agnès Gruda nous étreint la plupart du temps au tournant dans son deuxième, «Mourir, mais pas trop».
Photo: Alain Roberge La Presse Si l’émotion se glissait au détour dans son premier recueil, Agnès Gruda nous étreint la plupart du temps au tournant dans son deuxième, «Mourir, mais pas trop».


Avec Onze petites trahisons, prix Adrienne-Choquette de la nouvelle en 2011, la journaliste Agnès Gruda a déjà montré de quel bois elle se chauffe côté fiction. La minutie, la concision, mais aussi la délectable cruauté de son écriture nous avaient ravis.

Dans Mourir, mais pas trop, l’auteure ajoute une couche de plus. Si l’émotion se glissait au détour dans son premier recueil, elle nous étreint la plupart du temps au tournant dans son deuxième. Pas de surenchère pour autant. Simplement, l’émotion nue.

L’aspect implacable des situations auxquelles font face ses personnages demeure, mais on éprouve davantage de compassion envers eux, on colle davantage à leurs fissures intérieures. Peut-être est-ce dû à la thématique abordée cette fois-ci ?

Mort d’un proche, mort annoncée, mort douce ou violente. Mort de l’amour aussi. Et même, mort d’objets inanimés. Mort au sens propre comme au figuré. Avec tous les petits et grands deuils qui sont à faire. Avec ce que cela permet de recommencement, de renouveau, dans certains cas.

Il y a cette vieille dame qui, en attendant son neveu qu’elle a élevé comme son fils et qu’elle n’a pas revu depuis deux ou trois ans, lui prépare son mets favori. Un mets de son lointain pays qu’elle a quitté toute petite avec sa famille en fuite.

En passant, comme c’était le cas dans Onze petites trahisons, plusieurs nouvelles concernent des exilés, des immigrants qui rêvaient d’une vie meilleure pour leurs enfants et qui ont vécu toutes sortes de déchirements… de deuils, nécessairement.

À 82 ans, la vieille de Rouge betterave n’a plus l’énergie d’antan, elle doit y mettre du temps pour concocter son fameux borchtch. Et tandis qu’elle s’affaire, clopin-clopant, les souvenirs affluent. Elle passe en revue le parcours de son neveu difficile délaissé par ses parents. Quand donc a eu lieu la fissure au juste ?

Devenu délinquant, il a connu la prison. Elle a toujours été là pour lui, malgré ses mensonges, ses agissements incongrus. Elle a fermé les yeux sur les objets de valeurs et l’argent qu’il lui a dérobés.

C’est encore une fois à bras ouverts qu’elle le reçoit après qu’il se fut annoncé. La rencontre va mal se passer. Très mal. Fin tragique, violente, qui secoue. La montée dramatique est on ne peut plus prenante.

Le deuil des illusions

Il y a ce vieux couple qui fait figure de couple idéal. L’homme, atteint d’Alzheimer, vient d’arriver dans un centre spécialisé : une chambre s’est libérée après la mort d’une résidente. Tous les jours, sa femme est auprès de lui. Ils dansent ensemble, se frôlent, s’embrassent tendrement. La femme, plus alerte, n’a que de bons mots sur le comportement exemplaire de son mari durant toute sa vie.

La directrice de la résidenceet tout le personnel sont en pâmoison devant eux. Et ils se demandent : pourquoi eux, pourquoi pas moi ? Pourquoi une histoire d’amour comme celle-là ne m’est-elle pas arrivée à moi ? Quel est donc le secret d’un tel bonheur amoureux ?

Jusqu’à ce qu’on découvre le pot aux roses et que le conte de fées vole en éclats. Pour la directrice du centre, en tout cas. Elle se sent flouée. Comme quoi les apparences peuvent être trompeuses. Parmi les deuils à faire dans la vie, il y a celui de nos illusions. À moins qu’elles nous soient nécessaires, finalement, pour continuer à avancer, à aimer ?

Les boutons morts

Parmi les nouvelles les plus touchantes figure celle portant le titre Objets inanimés, qui prend des allures d’allégorie. Un garçon de dix ans, une boîte de boutons appartenant à sa grand-mère. Des soldats, des voleurs, des policiers, des alpinistes, des hommes en fuite pourchassés par les nazis : c’est fou tous les personnages, toutes les situations qu’un garçon peut inventer à partir de simples boutons.

Mais aujourd’hui, les boutons de la grand-mère refusent de prendre vie. Aujourd’hui, la nouvelle tombe : les parents du garçon, partis à l’étranger pour renflouer les coffres de la famille appauvrie, annoncent dans une lettre qu’ils ne rentreront pas au pays. Ce sera plutôt à l’enfant d’aller les rejoindre dans l’exil, avec sa soeur. En laissant la grand-mère derrière. Qui lui dit : « Vous aurez une nouvelle vie, de nouveaux amis, vous serez libres. »

Et tandis qu’il abandonne derrière lui ses boutons morts, ces objets inanimés qui l’ont trahi, le garçon ne peut s’empêcher de penser : « Bientôt, je deviendrais quelqu’un d’autre. Je serais alors un peu mort moi aussi. » Finement ciselée, au plus près de l’état d’esprit du jeune héros affolé, cette nouvelle en amène une autre, plus loin : suite et fin de ces Objets inanimés.

Le garçon est devenu un homme. Vingt-cinq ans plus tard, retournant sur les lieux de son enfance, à Varsovie, il rencontre son double, ou plutôt une version antérieure de lui-même : « La scène était irréelle : est-ce que j’aurais eu un jumeau secret, abandonné par mes parents, qui aurait oublié de grandir depuis notre départ ? »

Cette rencontre du troisième type donne lieu à des échanges animés. Se dessine, derrière, le bilan d’une vie. Et un questionnement du type : que serais-je devenu si j’étais resté ici ? Quant au sort des boutons de la grand-mère, la fin de l’histoire nous réserve une surprise. Que c’est délicat. Inventif. Et troublant.

Nouveau départ

La nouvelle la plus frappante est sans doute la première du recueil. C’est extrêmement violent. Et tellement d’actualité. Ça se passe dans un grand hôtel d’une métropole européenne, mais ça pourrait se produire n’importe où.

La narratrice assiste à un congrès réunissant la crème de la gastronomie sur le plan international. Une première salve de coups de feu, puis une deuxième… Attentat terroriste.

Du début à la fin, nous nous projetons dans la situation de cette femme. Nous frôlons des blessés avec elle, nous nous cachons avec elle sous une table, puis sous une autre. Nous paniquons avec elle. Et tentons de nous ressaisir.

Nous sommes cette femme seule avec elle-même qui lutte à chaque instant pour sa survie. « C’était chacun pour soi et à chacun sa stratégie. Je n’avais qu’une idée : survivre. En réalité, il ne s’agissait pas tout à fait d’une idée, mais d’une sorte de commandement organique, un ordre venu du tréfonds de mon corps. Avance. Cours. Sauve-toi. » Il y aura un carnage, la police qui débarque, un kamikaze bourré d’explosifs… Terrifiant. Tellement réel.

La nouvelle qui clôt le recueil nous met en présence de la même femme, quelques années plus tard. Ce n’est plus elle qui raconte l’histoire cependant. Et on est dans un autre lieu complètement, un autre univers.

On est dans la détresse et la beauté mêlées. Dans la mort et la vie entrelacées. Et surtout, dans le recommencement possible, la renaissance à soi-même, à l’amour. La boucle est bel et bien bouclée.

« Finalement, n’étions-nous pas tous des danseurs aveuglés par nos illusions, avançant pas à pas sur le pont d’un bateau qui fonce vers un iceberg ? » Extrait de «Mourir, mais pas trop»

Mourir, mais pas trop

Agnès Gruda, Boréal, Montréal, 2016, 264 pages

2 commentaires
  • Claude Bariteau - Abonné 2 avril 2016 09 h 46

    La mort qui vit en nous

    Merci de votre rencension.

    Je vais me procurer ce livre et le lire avec une attention décuplée, car ce que vous y avez vu me rejoint là où tout s'annonce comme la fin d'une vie passée à nourrir la mort.

    Et ça me fait mal. Pas un mal nourri d'émotions à fleur de peau. Un mal qui est enfer. Terriblement horrible. Un mal qui fait souffrir plus que la souffrance racontée. Qui rend muet. Innéfable.

    Qui conduit là où ce qui reste des vies qui ont traversé le désert du Québec ne n'est que souvenirs de moments passés devenus des vides qui font de la mort plus que la mort.

    Quelque chose d'affreusement insoutenable.

    • Nicole D. Sévigny - Abonnée 2 avril 2016 16 h 02

      Je venais justement d'écrire dans mon calepin de notes: Claude Bariteau
      et ses commentaires parfois pleins d'humour...j'aime! Ça nous requinque !

      J'espère que vous n'aurez pas mal...trop longtemps car votre humour nous manquera...