Yukon et fondation du monde

C'est une histoire qui remonte à la nuit des temps, avant la création des continents et des humains. C'est ainsi que les Amérindiens tutchones du Yukon s'expliquent le monde. Et c'est cette histoire, L'Histoire du corbeau, contée par le Tutchone Tommy McGinty, que l'anthropologue Dominique Legros vient de traduire et de publier en français chez Gallimard.

Il y avait au commencement un corbeau. Pour les Blancs, c'est un être mi-oiseau mi-dieu, mais pour les Amérindiens, ce n'est pas un dieu, mais bien un corbeau. En fait, lorsqu'ils croisent ce type de corbeau dans la forêt, il arrive que les Amérindiens s'adressent à lui en disant: «Salut grand-papa!» Car c'est de ce corbeau, et de ses multiples aventures, que viennent les continents, le soleil, les oiseaux, les animaux et les humains.

Cette histoire, l'anthropologue Dominique Legros l'a retranscrite dans la version contée par Tommy McGinty. Et c'est M. McGinty, le meilleur conteur de la région, qui a poussé M. Legros à s'intéresser spécifiquement au petit village de Pelly Crossing, qui abrite quelque 350 âmes, au centre du Yukon, il y a de cela quelques décennies. Cette population tutchone a eu ses premiers contacts avec les Blancs au moment du Klondike, à la fin du XIXe siècle. Et ce n'est qu'en 1950 qu'elle s'est déplacée de Fort Selkirk vers Pelly Crossing pour rejoindre la nouvelle route. Avant, les habitants de cette région étaient un peuple nomade, déplaçant ses campements selon un ordre stratégique, au gré des approvisionnements.

Or, tout conteur qu'il soit, M. McGinty n'a commencé à dévoiler ses connaissances à Dominique Legros que lorsqu'il a atteint la soixantaine, respectant ainsi la préséance des aînés. Plus tard, M. McGinty a exprimé le souhait que cette histoire soit retranscrite pour assurer sa pérennité dans la société tutchone. Aujourd'hui, M. Legros affirme que son livre, en version anglaise, se vend bien au Yukon, mais il doute que celui-ci soit jamais au programme des écoles, notamment parce qu'il y a laissé tous les épisodes salaces et les jurons qui se trouvaient dans le récit de M. McGinty.

Et dans l'histoire telle qu'il l'a contée par la suite, il a intégré certaines réalités survenues après l'arrivée des Blancs. Ainsi M. McGinty explique-t-il que, pour les Tutchones, Jésus-Christ est en quelque sorte une réincarnation du corbeau, qui a le pouvoir, comme l'Esprit saint, de féconder une femme hors des relations sexuelles. L'homme ne rappelle-t-il pas que la Vierge Marie a elle aussi reçu le message d'un oiseau au moment d'enfanter le Christ? Aussi l'histoire, telle que contée par Dominique Legros, se termine-t-elle en ces termes: «[...] après avoir refait cette terre, le corbeau est parti loin là-bas et il s'est ressuscité en Jésus par la Vierge Marie. Et Jésus a prêché presque partout dans le monde, mais pas dans ce pays indien. Il est parti et après, longtemps après, c'est le petit homme castor qui est venu ici.»

Reste que l'histoire, retranscrite en anglais par Dominique Legros, qui l'a publiée aux Éditions du Musée canadien de la civilisation, et retraduite en français chez Gallimard, n'a pas d'autre proximité avec la religion chrétienne. Pour les Amérindiens, d'ailleurs, il n'existe pas de monde de l'au-delà tel qu'on le retrouve dans la religion chrétienne. Les morts font partie du monde comme les vivants, et ils peuvent se réincarner s'ils le désirent. D'autres se retrouveront sur le soleil, ce soleil même que le corbeau a un jour volé pour le suspendre dans le ciel afin qu'il profite à l'humanité.

L'Histoire du corbeau, donc, poursuit Dominique Legros en entrevue, est un texte religieux. Et si certains passages étonnent le lecteur occidental — celui par exemple où le corbeau s'accouple à la fois avec sa femme et avec sa belle-mère, ou un autre où le corbeau se découpe l'anus pour le donner à manger aux siens — et font effectivement rire les autochtones lorsqu'ils se les racontent entre eux, l'histoire n'en est pas moins sacrée pour autant.

En fait, certains passages mettent carrément en scène des épisodes transgressant certains tabous qui ont encore valeur aujourd'hui. Car si on ne trouve pas vraiment de notion de péché dans la tradition tutchone, explique M. Legros, ce sont les tabous qui y indiquent les interdits à ne pas franchir.

Ainsi, traditionnellement, il est interdit à un homme de parler à sa belle-mère, comme il est interdit à des frères et soeurs de parler ensemble après la puberté. Il est d'ailleurs aussi interdit, traditionnellement, pour une femme et un homme d'un même clan, de se parler après la puberté. C'est sans doute ce qui fait dire à M. McGinty, après avoir raconté l'épisode du corbeau qui reluque sa belle-mère: «Là, le corbeau a l'esprit tordu, vraiment! Faut que j'explique. Chez nous, un homme n'a pas le droit de regarder sa belle-mère. Jamais! C'est "duhuli'"! Il doit toujours regarder de l'autre côté. Et il n'a pas le droit de lui parler non plus.»

Si plusieurs de ces tabous ne sont plus observés aussi scrupuleusement aujourd'hui, ils font partie de l'imaginaire et des superstitions des autochtones, comme pour nous le fait de passer sous une échelle ou de voir un chat noir est présage de malheur. Par ailleurs, Dominique Legros affirme que c'est autour des animaux que subsistent le plus grand nombre de tabous dans la population tutchone.

«M. McGinty m'a déjà dit que, s'il écrivait toutes les lois de sa culture qui concernent les animaux, cela donnerait un livre plus épais que la Bible», ajoute M. Legros. À titre d'exemple, il mentionne qu'il peut être interdit de nommer en même temps deux espèces d'animaux, le porc-épic et le castor, qui, dit-on, se sont beaucoup bagarrés dans le passé...

Il faut dire que certains aspects du mythe du corbeau sont parfois surprenants d'intuition scientifique. Ainsi, M. McGinty, citant Kitty, une vieille Indienne du lac Tagish, avance que le soleil ne bouge pas et que la terre est ronde et «tourne en rond».

«Ce soleil va rester pour de bon dans le même endroit. La terre tourne mais le soleil reste à la même place», a dit Kitty.

Selon Dominique Legros, cette connaissance pourrait venir de l'observation de l'étoile polaire dans le ciel nordique. Et de toute évidence, soutient-il, cette compréhension que les Amérindiens avaient du système solaire est antérieure à l'arrivée des Blancs.