Musique - Mille et un opéras : impressionnant et partial

Assurément, il s'agit de l'oeuvre d'une vie. Piotr Kaminski, journaliste de radio et critique musical à Diapason, est un personnage d'une grande intelligence et d'une grande finesse d'esprit, à l'image de ses remerciements à «Jean-Sébastien Bach, Johannes Brahms et Gustav Mahler, qui, n'ayant jamais composé d'opéra, [lui] ont, de temps en temps, permis d'écouter de la musique en oubliant ce livre».

Son ouvrage est habilement conçu. Il propose pour chaque opéra une présentation claire, un argument bien rédigé, mettant en relation le résumé de l'action et le titre des airs ou scènes concernées. La «griffe Kaminski» est dans les commentaires, fort utiles et érudits, sur l'histoire de l'oeuvre et dans son analyse. Tout l'intérêt de Mille et un opéras est là, dans les commentaires de ce bonhomme qui semble non seulement avoir tout connu, mais tout digéré, et qui partage cette expérience dans un langage à la portée de tous, à la fois ceux qui voudraient voir dans le livre un guide ponctuel et ceux qui désireraient le compulser de manière plus active.

L'arbitraire de la sélection

Tout cela est si «hénaurme» que l'on s'en voudrait presque d'accoler quelques bémols à d'aussi belles notes. Si l'on peut remercier Piotr Kaminski d'avoir sélectionné quelques grands ouvrages du monde de l'opérette et de la comédie musicale (Show Boat de Jerome Kern côtoie pour la première fois Jonny spielt auf de Krenek!), on ne trouve pas vraiment les clés pour décoder l'arbitraire de la sélection. Car, malgré les 1819 pages, c'est bien d'une sélection qu'il s'agit... Est-ce un livre sur les opéras qui ont fait l'objet d'au moins un enregistrement discographique? C'eût été un filtre partial, mais logique. Mais ce n'est pas cela. Est-ce donc un livre sur les ouvrages qui intéressent personnellement l'auteur? Ce serait bien de nous le dire. Est-ce un ouvrage sur les opéras pour lesquels l'auteur a trouvé de la documentation, notamment discographique, sans trop d'encombres? On espère que ce n'est pas ça.

En pratique, voici trois exemples de problématiques. Au chapitre Cesti, ont été retenus L'Orontea, La Dori et Il Pomo d'Oro, mais pas L'Argia, qui a pourtant été montée il y a quelques années avec succès par René Jacobs. Pourquoi? En quoi L'Argia est-il une partition inférieure aux autres? Ensuite, le disque nous a donné à découvrir beaucoup d'ouvrages, qu'il serait sans doute inhumain de tous commenter. Mais, par exemple, il nous a rendus disponibles les opéras de Siegfried Wagner. Quelques-uns, Der Bärenhäuter, Bruder Lustig, Banadietrich et surtout Schwarzschwanenreich (Le Royaume des cygnes noirs) auraient été intéressants à mettre en perspective avec l'oeuvre paternelle, sur laquelle Kamiski s'épanche à loisir et avec brio. Or il n'y a pas une ligne pour mentionner que Siegfried Wagner, fils de l'autre, a composé des opéras. Il y a donc un décalage entre les analyses très poussées des chefs-d'oeuvre et un manque d'information minimal sur les «chemins de traverse».

Répertoire contemporain

Dernier point, évidemment le plus controversé: la place du répertoire contemporain dans l'ouvrage. Il est très faible sur ce point et ne relève que quelques valeurs consacrées, et encore... consacrées essentiellement dans la sphère parisiano-bruxelloise (Boesmans, Eötvös, Adams, ce dernier d'ailleurs listé dans la chronologie des créations mais pas commenté). Pour le reste, circulez-y-a-rien-à-voir ou, en politiquement correct, «le filtre du temps n'a pas fait son oeuvre». C'est très dommage, car cela ne cadre pas avec le personnage Kaminski, qui aime prendre position, et cela entérine cette idée que l'opéra est un genre dépassé. Or, des opéras des vingt dernières années tels que Insect Life de Kalevi Aho, The Handmaid's Tale de Poul Ruders (d'après le roman de Margaret Atwood) ou La Mort de Klinghoffer d'Adams traitent tous de problématiques inhérentes à notre société (le totalitarisme, la violence... ), qui ancrent le genre dans notre vie d'aujourd'hui, bien davantage que certaines charmantes oeuvrettes baroques recensées à qui mieux mieux. Par ailleurs, il existe dans les pays nordiques une tradition très forte et il est dommage, sans même entrer dans des créations telles que Les Dernières Tentations de Kokkonen, les Ostrobothniens de Leevi Madetoja ou Juha d'Aarre Merikanto, que les noms d'Einojuhani Rautavaara (au moins pour Vincent et Aleksis Kivi) ou Aulis Sallinen (Kullervo, Le Palais et Le Roi Lear) ne soient même pas cités.

On est un peu malheureux de tout savoir sur quatre ouvrages de Giovanni Pacini et de n'avoir pas une traître idée de ce qui se passe à notre porte. C'est un choix. Mais qu'on ne vienne pas se plaindre après ça que l'opéra est perçu comme un genre fossilisé!