Les mauvais plis de l’histoire

Éric Michaud est professeur à l’École des hautes études en sciences sociales à Paris et spécialiste des idéologies qui placent l’art dans la marmite de la race.
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Éric Michaud est professeur à l’École des hautes études en sciences sociales à Paris et spécialiste des idéologies qui placent l’art dans la marmite de la race.

Il est un peu l’ami du Québec, depuis le temps qu’il vient de ce côté de l’Atlantique. Éric Michaud, professeur à l’École des hautes études en sciences sociales à Paris et spécialiste des idéologies qui placent l’art dans la marmite de la race, n’a pas l’habitude de suivre à la trace son sujet de recherche. Drôle de coïncidence, donc : l’auteur d’Un art de l’éternité. L’image et le temps du national-socialisme (1996) a posé les pieds à l’aéroport Trudeau alors que Marine Le Pen traînait depuis deux jours parmi nous.

« Ce n’est pas un hasard si des gens [comme moi] travaillent sur les questions de race. En ce moment, j’ai l’impression que ce thème revient de façon considérable », dit-il, se gardant de commenter la vision de la chef du Front national.

Monter au front

Éric Michaud n’a pourtant pas peur de se prononcer. Dans son dernier ouvrage, Les invasions barbares. Une généalogie de l’histoire de l’art, dont la sortie lui a permis ce énième séjour à Montréal, il monte au front. Les fondations de l’histoire de l’art sont fragiles, voire trompeuses, parce qu’elles ont été érigées sur des principes racistes. Depuis le XVIIIe siècle, la création est une affaire de filiation génétique. Même aujourd’hui.

« Beaucoup de concepts perdurent. S’ils ne sont pas racistes, ils sont racialistes, croit-il. Ils pensent que la culture est davantage une affaire venant dans le sang, dans les gênes, qu’une production sociale, où les phénomènes artistiques sont régis par processus d’imitation. »

Les invasions dites barbares désignent cette période où un flux humain du nord vers le sud met fin à l’Empire romain et pousse l’Europe dans le Moyen Âge. Pour bon nombre de penseurs, à commencer par Johann Winckelmann (1717-1768), un des fondateurs de l’histoire de l’art et de l’archéologie, ces déplacements migratoires sont un tournant. Ils donnent naissance à un long fil germanique qui permettra l’éclosion de l’art gothique, du baroque, du rococo, du romantisme, de l’expressionnisme et de tous les Gesamtkunstwerk. Les invasions barbares sont le « fantasme » de l’an zéro, selon Éric Michaud.

« Le sang neuf apporté par les invasions germaniques, écrit le chercheur, n’avait pas seulement précipité la fin du classicisme antique, il avait aussi créé le nouvel art chrétien, opposant ainsi pour les siècles à venir le “ génie du Nord ” à la “ latinité ”. L’histoire entière de l’Occident [a basculé] d’une culture méditerranéenne, antique et païenne, vers la culture toute moderne du Nord. »

« Que la culture soit déterminée par la race est une chose qui n’existait pas avant, rappelle-t-il, lors d’un entretien accordé dans le hall de son hôtel. [À partir du XVIIIe], on est gothique parce qu’on est germain. »

Un pli qui perdure

Le mauvais pli perdure, croit Éric Michaud, notamment dans la manière d’associer les habilités, manuelles ou intellectuelles, à des ethnies. Les musées qui classent l’art par écoles régionales lui semblent les héritiers de cette longue tradition de pensée qui inclut des noms aussi prestigieux que ceux de Goethe, Hegel, Riegl.

« Je me suis intéressé aussi à cette espèce de foi dans l’importance des origines », dit celui qui à l’époque de ses travaux sur le nazisme est tombé sur des théories qui « faisaient remonter les origines de la France à l’art des cavernes ». Ces « choses insensées » le préoccupent lorsqu’elles viennent de la bouche d’un chef d’État, Nicolas Sarkozy, pour ne pas le nommer, qui a déjà déclaré que « ce n’est pas un hasard si les hommes préhistoriques ont choisi la France ».

Cette « vénération de l’autochtonie » s’exprime à différents niveaux. Elle n’est pas une exclusivité européenne. Au Canada, lorsque des consoeurs lui ont signalé que l’art inuit a été « inventé » dans les années 1960 afin de faire émerger un marché, il a compris que la fabrication d’une mythologie autour d’un art ethnique était bel et bien vivante.

« Lors d’une exposition sur la civilisation Dorset, qui a précédé celle des Inuits, j’avais été frappé par un film, se souvient-il. Un vieux bonhomme y racontait, comme si ça lui était arrivé à lui-même, la façon dans son aïeul avait massacré le dernier des Dorsétiens. »

Le livre Les invasion barbares est un récit hyperfouillé, avec sa pléthore de notes de référence comme tout bon essai scientifique. Mais il se lit en véritable feuilleton, à cheval sur les époques, de l’Antiquité à la modernité, avec le temps des romantiques allemands comme noyau dur. Un noyau dur, pour ne pas dire un os.

« Qu’est-ce qu’il fait, Winckelmann ? Il établit une norme en disant voilà, l’art de la Grèce antique, c’est l’art éternel. Il faut que nous, Allemands, imitions les Anciens. Il faut que nos corps ressemblent à leurs corps. L’art grec est le reflet total de la pureté. Là, vraiment, il y a un racisme qui se met en place », affirme Éric Michaud.


Les invasions barbares. Une généalogie de l’histoire de l’art

Éric Michaud, Gallimard, 320 pages

2 commentaires
  • Hélèyne D'Aigle - Abonnée 30 mars 2016 18 h 51

    Chapeau ! à Eric Michaud




    J'aime qu'on m'amène à identifier et reconnaître tout ces quiproquos allusifs !

  • Denis Paquette - Abonné 31 mars 2016 01 h 00

    Et advienne que pourra

    N'est il pas démontré dans l'histoire que c'est l'inovation de certains individus qui font la différence, qu'il s'agit seulement qu'un individu arrive a surmonter une difficulté pour que tous les autres y parviennent