Littérature québécoise - Des nouvelles de Jean-Pierre Guay

Depuis 1997, les Herbes rouges ont publié douze nouveaux volumes du Journal de Jean-Pierre Guay.

Circonspects, d'une discrétion sans mélange, les médias ont décidé de laisser en paix celui qui la réclamait à grands cris. Comme je ne suis pas de la presse, mon intervention ne saurait rompre cette manière de pacte. Il n'y a pas que la presse du reste. Tous ceux qui jouissent d'une réputation de capacité dans le milieu des lettres se font un point d'honneur de respecter le silence cher au reclus. Et pourtant. Je ne compte plus les lecteurs avertis qui, depuis dix ans, se pointent chez moi dans un état second après être tombés dans le Journal, comme en une marmite. Hagards, presque défaillants, ils vont aux renseignements. Eh oui, la vie culturelle n'a pas lieu juste dans l'arène. Des tas de lecteurs l'entretiennent, en passant leurs soirées sous la lampe. Et certains entreprennent même de petits pèlerinages, qui les mènent tantôt au Lieu du livre, ou chez Denys Néron, voire jusqu'à l'hôtel de Châtillon, histoire de se mettre dans l'ambiance et de prolonger le plaisir. Un autre volume, Fragments, déchirures et déchirements, paraît en ce début d'année. Profitons-en pour revenir sur une oeuvre essentielle, tant à la vie de nos lettres qu'à celle de l'esprit.

À l'époque où Jean-Pierre Guay confiait ses manuscrits à Pierre Tisseyre, il vivait dans la maison familiale, à Beauport. Vers la fin du sixième tome, en 1988, il s'apprêtait à ouvrir une librairie de livres d'occasion, qu'il a tenue quelques années. Puis il s'est installé à Château-Richer, le long du fleuve et de l'autoroute, pour y faire commerce de souvenirs et autres bigoteries. On l'avait assuré que les touristes étaient si nombreux l'été qu'il pourrait écrire tout à son aise huit mois par an. Bien entendu, les choses ne se déroulent pas de cette façon et tout a périclité. De peine et de misère, notre homme est donc revenu à Beauport jusqu'au jour où, en 1999, à la suite d'un grave accident (la rupture d'un anévrisme), il a pris pension chez les dominicains de Québec, avant de s'installer dans une résidence, proche de la rue Cartier, qu'il habite toujours.

Tout cela, les lecteurs du Journal le savent, puisqu'ils suivent ses péripéties à mesure que les volumes paraissent, au rythme de deux par année environ. Signalons en passant que les Herbes rouges ne respectent pas scrupuleusement l'ordre chronologique. Les frères Hébert, comme on dit, ont d'abord publié François, les framboises et moi et quelques autres cahiers de l'été puis de l'automne de 1993, avant de lancer des parties du Journal beaucoup plus récentes, écrites après l'accident, pour revenir ensuite à des cahiers antérieurs à François, Démon la voie royale, par exemple, ou Un enfant perdu dans la foule. Qu'à cela ne tienne. Il s'agit dans tous les cas du même journal, dont chaque volume forme un tout, sans se détacher de l'ensemble.

Durant les années où il était libraire, Jean-Pierre Guay a fait une pause et ajusté le tir. Cela pour dire que le phrasé a sensiblement évolué depuis le sixième tome de l'édition Tisseyre. Comme il écrivait dans des cahiers jaunes à feuillets vert tendre, il est revenu à son idée première, qui était de composer des volumes distincts, ayant leurs titres propres, et correspondant à autant de cahiers. Dans chacun, il traite deux ou trois thèmes dominants et met en scène un certain nombre de personnages clés. (On l'entend fulminer. Ce ne sont pas des personnages. Regarde la vie simplement, telle qu'elle est, non comme tu voudrais qu'elle soit.) Peu importe. Je m'y tiens. Quand, dans un récit de 200 pages, on place en première ligne telle ou telle personne, on la hisse, qu'on le veuille ou pas, au rang de personnage. Principal, autour de qui gravitent des personnages secondaires. À l'occasion, on n'en croise aucun autre que l'auteur lui-même, comme dans Un enfant perdu dans la foule. Cette façon d'agir procède d'un plan, ou de l'intention de composer tel cahier de telle manière.

Un registre particulier

Outre les personnages, chacun des tomes possède un registre particulier, j'entends que l'auteur ne se trouve pas toujours dans le même état d'esprit, bien sûr, qu'il en change et qu'il en joue. Il y a le Jean-Pierre Guay duelliste, narquois, raillant les travers de ses amis avec une mauvaise foi hilarante et caustique (La Mouche et l'Alliance, Mon ex aux épaules nues). Il y a le promeneur solitaire, que plusieurs lecteurs affectionnent, celui qui, sous la lune et la pluie, cherche un coin de sable humide pour s'y étendre à poil. Il y a le méditatif, quasi christique, surpris en pleine prière et qui s'adresse à Dieu — ou au lecteur, pour lui c'est tout comme — pareil à François d'Assise avec ses oiseaux (Cthulhu la joie). Ou encore, l'auteur angoissé qui soudain se lance dans une analyse sauvage, livrant pêle-mêle ses rêves et leur mode d'emploi (Maman, Bungalow). C'est chaque fois le même homme sous un angle nouveau.

Autre fait à noter, un livre couvre le plus souvent une période assez courte — trois semaines, un mois —, sans interruption. Aussi, lorsque paraît un nouveau volume, on ne sait jamais quel Jean-Pierre Guay y aura l'avantage. Et lui non plus quand il s'y met. Logique. On commence un cahier et voilà que surviennent des événements inattendus qui exigent un autre ton. Dans un cas comme celui-là, on laisse le cahier en train et on en attaque un autre, au registre tout différent, qu'on observera jusqu'au bout. Quitte à poursuivre sur cette lancée dans le livre suivant. Ou alors, après quelques jours, mal luné, le coeur n'y étant plus, on arrête tout. Or, chez Jean-Pierre Guay, dès qu'il y a interruption, c'est généralement que le coeur ne suit pas et il referme son cahier.

Le présent volume, divisé en 25 chapitres, rassemble les cahiers entrepris dans les années 1992 à 1996 et laissés inachevés. Certains chapitres courent sur 20 pages, d'autres sur une seule. Le chaland distrait présumera qu'il s'agit de chutes, ou de rogatons. On pourrait, à la rigueur, voir les choses de cette manière, si les qualités qui, d'ordinaire, distinguent ces livres-là ne s'y retrouvaient plus. «Que la musique, quand j'en mettrai, ne fasse plus écran entre la réalité et moi mais pénètre mon âme comme il est permis de supposer que cela soit dans sa nature.» Il serait possible de citer des pages entières de cette tenue.

Une écriture libre

Mais le mérite premier de ce volume tient peut-être à ceci qu'il présente à peu près toutes les facettes et tous les registres que Jean-Pierre Guay a mis au point et développés depuis 12 ans. Ici, le moqueur côtoie le solitaire ou l'homme brisé, rompu par les contingences, qui trouve le salut dans son art. Oui, son art, car rien n'est moins bourgeois que cette écriture. On se leurre en répétant à qui mieux mieux l'idée reçue selon laquelle il y aurait d'une part une littérature bourgeoise — grammaticale, syntaxique — et d'autre part une littérature sans contrainte, brouillonne, proche de la langue orale ou la reproduisant. À cet égard, la ligne de partage se situe plutôt entre une écriture libre, souveraine, hostile aux compromis, et une littérature de marché. Procédurière, officielle. Car si brouillonne soit-elle, cette dernière demeure frappée au poinçon du convenu et de l'artifice.

«La différence. Elle est aussi la mienne. Je suis un écrivain. En plus, je suis un écrivain qui se moque de sa corporation dont le territoire, de toute façon, est à 99,9 % couvert par la littérature de professeur. Je me sens bien seul.» Cela qui rappelle une vieille sentence, exprimant grosso modo la même idée. «Nous disons d'aucuns ouvrages qu'ils puent l'huyle et la lampe, pour certaine aspreté et rudesse que le travail imprime à ceux où il a grande part.»

Rien de tel ici, où chaque phrase, limpide, est toute ronde et pleine du sens des mots qui la modèlent, où l'auteur écrit avec un naturel à ce point éblouissant qu'on a l'impression de boire l'eau pure à même la source. Et cela, sans que Jean-Pierre Guay abandonne jamais son humour ou sa foi, même dans les périodes sombres, quand tout se dérobe et qu'il ne reste plus, pour vivre, que de prendre la plume et d'orienter son cours. «La douleur. La douleur telle que le monde l'enseigne. Comment pourrait-elle m'atteindre. Moi qui ai toujours su que je trouverais le bonheur dans l'écriture et qui écris.»

En vérité, il suffit de lire et ce bonheur nous saute à la face. Combien se plaignent du déclin de la littérature d'expression française qui seraient comblés s'ils prenaient la peine d'ouvrir un volume de ce journal-là. Le mot est transmis. «Je me tire. Ils veulent éditer. Qu'ils éditent. Mais pour ce faire on devra d'abord me foutre la paix. Quant à la notoriété, je ne vais pas l'asseoir sur mes genoux et l'injurier. Je vais simplement rester qui je suis. Elle s'en remettra.»

Fragments, déchirures et déchirements

Jean-Pierre Guay

Les Herbes rouges

Montréal, 2003, 222 pages