Littérature canadienne - L'effritement des frontières

Depuis quelques années, les Éditions de la Pleine Lune développent des affinités avec les auteurs anglo-canadiens. Après avoir misé sur les plumes de Jeffrey Moore, Joel Yanofsky, Trevor Ferguson, T. F. Rigelhof et Denise Roig, Ivan Steenhout, directeur de la collection «Miroirs», y publiait sa traduction de Mercy Among the Children, prodigieux roman écrit par le Néo-Brunswickois David Adams Richards.

Élu «livre de l'année» par le Washington Post en plus d'être couronné par le Giller Prize en 2001, le roman de Richards fut, dès sa parution, promis à une belle et longue carrière. Mais si Steenhout s'empara, de concert avec le Serpent à Plume (coédition française), d'une oeuvre qu'on acclamait déjà sur tous les fronts, l'auteur de La Malédiction Henderson, lui, réchauffait le poêle depuis longtemps déjà. Auteur d'oeuvres de fiction, de pièces de théâtre, de scénarios de films, de poèmes et d'un essai consacré à la pêche à la mouche, Lines on the Water - A Fisherman's Life on the Miramichi, qui lui valut le prix du Gouverneur général en 1998, cet amoureux des Maritimes chante les beautés et les gouffres de sa terre natale depuis plus de trente ans. Aussi, le lecteur francophone ressentira sûrement une forme d'embrasement face à cette écriture qui semble atteindre, au moment même de la consécration, sa pleine maturité.

La lumière que contient ce livre émerge — non sans étrangeté — de la banalité d'une histoire racontée sans prétention, sur le ton de la confidence. Une famille pauvre du Nouveau-Brunswick, les Henderson, traîne avec sa misère un fardeau qui empoisonne la vie de tous ses membres. Depuis que Roy, le père de Sydney, a été accusé sans fondement d'avoir allumé l'incendie de la scierie qui faisait vivre plus de la moitié du village, la vie des Henderson est réduite à une suite d'accusations et de condamnations, toutes plus injustifiées les unes que les autres. Il faut dire que Syd, avec son honnêteté maladive et sa bienveillance christique, prête le flanc aux attaques répétées de ses voisins, qui en profiteront pour faire de lui, de sa femme et de leurs trois enfants les boucs émissaires désignés en toutes circonstances. «Mon père parla alors tout bas, comme pour lui-même. J'étais assis à côté de lui et voyais ses mains trembler. Il dit qu'il ignorait pourquoi il avait été maltraité quand il était jeune, pourquoi il était né dans une telle misère, pourquoi il avait vécu ce qu'il avait vécu, alors que d'autres, qui n'avaient jamais connu de jours aussi noirs que les siens, écrivaient dans le journal et devenaient députés au parlement provincial.»

Alors que sa mère et son père combattent leur sort en agissant comme des monstres de vertu, Lyle, leur jeune fils, grandit au rythme d'une haine nourrie à même le désir de vengeance qui croît en lui. Lucide, athée et allergique au fatalisme qui anime ses parents, le jeune homme précoce ressent clairement que son rôle sur terre lui sera dicté par le pouvoir de la transgression. Narrateur omniscient, il scrute les moindres faits et gestes de son entourage, consigne, grâce à une mémoire phénoménale empruntée aux héros de Dickens, des années de discussion et se bâtit, à la manière d'un Sherlock de pacotille, un argumentaire qui rendra infaillible à ses yeux la réparation qu'il mijote pour leurs sempiternels bourreaux. Jusqu'au jour où il est lui aussi rattrapé par le désir de faire le bien, ou plutôt par une inhabilité à causer du tort.

Lumineuse, donc, cette histoire qui garde le lecteur en haleine tout en économisant les ressources de la fiction. Grâce à la profonde humanité qu'il réussit à insuffler à ses personnages et à la scintillante clarté d'une prose qui cherche moins à servir un style que le lecteur lui-même, David Adams Richards a su se creuser un sillon aux motifs singuliers, enrichissant une tradition romanesque qui ne craint pas les fresques sociales truculentes et la rare beauté d'un réalisme anthropologique boudé par les courants intimistes. Une histoire donnant à lire l'intense soluté d'une patiente carrière en littérature, dont nous pourrons apprécier, souhaitons-le, la densité grâce aux ressources renouvelées de la traduction.