Poésie québécoise - Éclaireurs et marginaux

Consacrée à la réédition en format poche d'oeuvres menacées par l'oubli, la collection «Prose et poésie» de Nota bene vient de s'enrichir des recueils d'Eudore Évanturel et de Jean-Aubert Loranger. L'un précédant Nelligan, l'autre le suivant, ces deux poètes méconnus sont rien de moins que des bornes sur le chemin de notre modernité littéraire.

Réimprimées l'année même de leur publication (en 1878), les Premières poésies d'Évanturel suscitèrent une étonnante polémique dans les journaux. Trop éloigné dans son propos du lyrisme patriotique, le jeune auteur fut décrié car vu comme un esthète, à un moment où, au regard de l'idéologie ultramontaine, il n'était pas bon d'importer l'anarchie passionnelle des bas-romantiques français. Les poèmes d'Évanturel semblent pourtant très inoffensifs, et le rappel du contexte est indispensable pour qu'on puisse voir ce poète comme un transgresseur.

Au-delà de leurs accents romantico-parnassiens, c'est plutôt par leur réalisme tranquille que ces textes surprennent. Qui d'autre, chez nous, pouvait alors poser un regard aussi concret sur des objets en apparence banals en écartant de son esprit les présupposés dominants? La tonalité contemplative émanant de la description semble ici une véritable nouveauté: «Une fenêtre. Un rideau rouge. / Et sur un canapé de crin, / Un enfant qui dort. Rien ne bouge. // Il est dix heures du matin.» Il s'écoulera quelques années avant qu'on ne perçoive encore une telle affinité entre le poétique et le pictural...

Entre la nature enchantée de l'île d'Orléans et le repos du fauteuil, Évanturel préfigure vaguement l'intimisme, sans trop s'éloigner d'une poésie d'agrément. Sa marginalité sans prétention lui donne une saveur ne s'appréciant que mieux à rebours, et qui ennuiera moins que la fièvre poussiéreuse d'autres auteurs canadiens-français. C'est que, même sans fracas, la rupture est déjà consommée entre le mot et la chose: «L'on voudrait remonter sur les ailes du rêve, / Loin, vers les régions où le soleil se lève, // Mais la réalité survient qui ne veut pas.»

La présente version de l'Îuvre poétique est essentiellement la même que celle que Guy Champagne avait produite en 1988 sous forme d'édition critique aux Presses de l'Université Laval. Elle rassemble donc le recueil original et les poèmes épars, dont ceux issus de l'édition «auto-censurée» qu'Évanturel avait produite en 1888. Malgré quelques coquilles, ce nouvel état brille par sa reproduction de la mise en page d'origine, très aérée, ainsi que des motifs graphiques autrefois disposés par l'auteur tout au long du recueil.

On retrouve la même fidélité à l'original avec Les Atmosphères, suivi de Poèmes de Jean-Aubert Loranger. À la différence de l'édition des Herbes rouges (2001), il a été choisi de reprendre l'intégralité des «Atmosphères» de 1920, y compris une suite de poèmes en prose et un conte final. Ces textes insolites éclairent d'ailleurs le sens de l'ensemble, donnant à voir un style qui intègre le régionalisme pour mieux poursuivre la libération de la voix amorcée par Évanturel et Nelligan.

«Tout [s]on être appuyé au dehors solidarisé», Loranger est celui qui découvre que «LA RUE EXISTE», et probablement notre premier poète à s'abandonner à un langage de la perception. Le désordre maîtrisé de la forme et l'équilibre entre l'évocation et la description en font presque notre exact contemporain: «Comme sa forme mobile, / Jamais repu d'avenir, / Je sens de nouveau monter, / Avec le flux de ses eaux, / L'ancienne peine inutile / D'un grand désir d'évasion», écrit-il dans Ébauche d'un départ définitif qui nous reflète parfaitement. «Et dans le jour s'affaiblissant / Où s'allumaient les feux des phares, / J'entendis tomber, goutte à goutte, / Du campanile de la ville, / Le trop-plein des sons alourdis / D'une heure lente et déjà vieille.» Nous sommes en 1922.

Le postfacier Luc Bonenfant délimite très bien cette modernité de Loranger, dont la perspective périphérique n'a plus rien de commun avec celle du mage ou du missionnaire romantique. Pour Bonenfant, «nous sommes ici face à un écrivain marginal, c'est-à-dire un écrivain dont l'oeuvre trouve sa cohérence dans l'écart qu'elle ménage face aux esthétiques dont elle se nourrit». Annonçant Saint-Denys Garneau, Loranger est plus immédiatement lisible qu'Évanturel, plus constant aussi, et mérite certainement de faire partie de la culture générale.

Oeuvre poétique

Eudore Évanturel - Postface de Luc Bonenfant

Les Atmosphères, suivi de Poèmes

Jean-Aubert Loranger

Texte établi et présenté par Guy Champagne

Nota bene

Québec, 2003, respectivement 369 et 165 pages