Problèmes de français

Il ne m'arrive plus très souvent de jeter un coup d'oeil sur ce qui s'écrit du côté de la France. Je me console en me répétant qu'il y a des gens qui sont payés pour ça. Un hasard veut que deux des ouvrages dénichés dans ma boîte aux lettres ces dernières semaines présentent quelques similitudes: ce sont des produits d'importation hexagonaux, comme le cognac et le foie gras; ils portent à la fois le label d'un éditeur reconnu et la signature d'un auteur originaire des anciens pays de l'Est (la Hongrie pour Franck Pavloff, la Russie pour Iegor Gran). Ni l'un ni l'autre ne sont (c'est le moins que l'on puisse dire) des poids-lourds dans le paysage de leur littérature d'adoption. Il faut aller fouiner sur Internet pour en apprendre un peu plus à leur sujet. D'Iegor Gran, par exemple, un texte d'auto-promotion quelque peu cabotin nous aura permis d'assimiler, entre autres informations capitales, les faits suivants: il n'aime pas le petit roman réaliste, le faux roman «qui dérange», la campagne, le point-virgule, les écrivains qui «dénoncent», etc.

Son vis-à-vis, Pavloff, est justement un de ces écrivains qui «dénoncent»... (selon la formule un peu floue employée par monsieur Gran, dont les problèmes de français ne se limitent d'ailleurs pas à la notion de transitivité du verbe). Matin brun, donc, une fable antifasciste publiée par Franck Pavloff en 1998, est devenue quatre ans plus tard un étonnant succès de librairie le jour où Le Pen s'est hissé au second tour des présidentielles françaises. L'homme, au surcroît, a travaillé pour des ONG en Afrique et en Amérique du Sud, en tant que spécialiste des droits des enfants. Gran, lui, s'est fendu d'un bouquin (Ong!..., son précédent ouvrage) à seule fin de se bidonner aux frais de ce genre de causes humanitaires... L'un serait donc à ranger à gauche; l'autre, parmi ces jeunes auteurs qui trouvent cool de s'afficher à droite dans la France post-mitterandienne. À moins, bien sûr, d'accepter le postulat révolutionnaire de notre compatriote adoptif Maurice Dantec, qui, au moyen d'une audacieuse permutation, envoie Jean-Marie Le Pen se ressourcer à gauche... Et voilà ce qui arrive quand on fume des pétards du soir au matin tout en vomissant des torrents de prose gallimardienne! De toute manière, bonnes ou mauvaises, les intentions ne suffisent pas toujours, et parmi les nombreuses causes possibles du ratage d'un livre, la plupart, cela va de soi, n'ont absolument rien à voir avec les idées politiques de l'auteur.

Métaphores

Voyons d'abord Pavloff. Il a réuni quatre personnages (des déjantés, comme on dit là-bas... ) dans un château d'eau délabré, situé dans un faubourg industriel. Quatre personnages en fuite, traînant derrière eux l'habituelle besace bourrée d'images traumatiques. Volgoï, le bon géant sensible des confins de la steppe; Simon, le petit commis-voyageur à la conscience encombrée; Lisia, la danseuse vieillissante et l'âme artiste, qui s'accroche à ses rêves comme à ses restes; et puis Niki, l'inévitable SDF sexy, qui habite, dure et amorale comme il se doit, le moment présent... Sûr que vous les voyez déjà aussi bien que moi, ces quatre no future sortis tout droit de la bible d'une série télévisée jamais réalisée. Du château d'eau, on saura bien vite que, vieux comme il est, il menace à tout instant d'imploser ou d'exploser, selon que son réservoir se videra d'un seul coup ou, au contraire, se remplira à craquer, selon, aussi, qu'un de ces quatre errants arbitrairement réunis, décidant soudain d'en finir, tournera vers la gauche ou la droite tel volant et actionnera la manette de tel levier. Je sais que ça peut sembler un peu difficile à avaler, et il faut faire confiance à l'auteur et espérer qu'il ait consulté le bon technicien.

Faire s'écrouler le monde serait donc si facile? Car la métaphore, bien sûr, est claire comme de l'eau de roche: ce château industriel prêt à s'effriter, avec ses canalisations rouillées, ses fuites, ses veines suintantes et ses murs peinturlurés, ses habitants écartelés entre la méfiance et les ombres du désir, réduits à l'état de troglodytes arc-boutés chacun à sa propre histoire et au sombre besoin de s'entendre raconter, c'est là que nous sommes tandis que sonne le glas, tous à pisser, chiens de Pavloff, sur ces murs de béton où vient agoniser l'Ère des Communications.

Ses métaphores ne sont pas toutes aussi heureuses. D'autant plus qu'il commet régulièrement l'inconséquence de les mettre dans la bouche des personnages, qui se retrouvent ainsi victimes d'une flagrante erreur de distribution. Les pauvres, ils se cherchaient une pièce de théâtre, et voilà qu'un quiproquo pirandellien les a enfermés dans les entrailles glougloutantes d'un château d'eau aux allures de roman gothique. On a beau savoir gré à l'auteur de nous épargner les habituelles mimiques d'emprunt à l'argot des cités, quand ce n'est pas au jargon encore plus abscons du parigot des Deux Magots, que penser lorsqu'un banal petit fonctionnaire lance à son nouveau pote: «Tu veux la pourriture des tombes dans les jardins d'automne!» Plus loin: «Vos images sont lourdes», fait observer, fort justement, Lisia, avant d'enchaîner avec: «[...] seule la danse sait rendre compte de la fulgurante éternité de son éclair noir... » C'est beau, le problème n'est pas là. Déclamé sur une scène, ce serait parfait. Mais, à moins de verser dans l'ironie, même la tradition du roman français, quand elle aborde les dialogues, doit sacrifier à un certain réalisme. Sinon le lecteur a bien le droit de s'esclaffer devant une jeune itinérante rebelle qui se demande le plus sérieusement du monde: «Qu'est-ce qu'il avait bien pu repérer d'indicible dans les replis de ma conscience, ce bébé aux doigts précis [...] un inquisiteur inquiétant, avec une connaissance de l'au-delà... » Boy. C'est, je trouve, beaucoup demander à un nouveau-né.

De ce huis clos de Franck Pavloff qui paraphrase celui de Sartre en laissant entendre que l'enfer, c'est soi, on aura au moins appris une ou deux choses sur la barbarie, dont celle-ci: «[...] la bête immonde, c'est notre visage de tous les jours dans le miroir de la salle de bain.» Pour Iegor Gran, lui, la «bête immonde, suspendue au-dessus de [la] tête» du héros de sa ridicule pochade, c'est... je vous le donne en mille: le prix Goncourt! Chacun ses bobos, dans cette vie, pas vrai? À l'occasion du centenaire du fameux super-prix, en 2003, Gran a pondu cette affligeante oeuvrette qui essaie si fort d'être irrévérencieuse et n'arrive page après page qu'à sombrer dans une nullité et une absence de style et de pensée absolument confondantes. Au point que, à mesure que s'accumulait, sous mes yeux, cette désolante collection de pataquès et d'âneries d'inspiration même pas estudiantine (le gars a autour de 38 ans), j'ai commencé à flairer le canular de génie, oui, un vrai coup à la Émile Ajar. Ce type était en train de m'avoir. Pour mieux épingler les bâfreurs de chez Drouant, il caricaturait le style d'un semi-analphabète, et moi je marchais! Il s'est avéré que non, finalement. Que ce Iegor Gran ne savait pas écrire, ni son éditeur éditer. Et que l'épinette la plus rachitique, fût-elle centenaire, ne méritait pas de passer au tordeur pour alimenter une telle perte de temps, ni dix lignes de critique.

Haute est la tour

Franck Pavloff - Albin Michel - Paris, 2003, 130 pages

Le truoc-nog

Iegor Gran - P.O.L. - Paris, 2003, 157 pages
1 commentaire
  • Peter Klaus - Inscrit 11 février 2004 07 h 53

    Lire attentivement!

    Je sais que l'Europe de l'Est est extrêment loin pour un auteur québécois. Mais le gentil et doué Franck Pavloff aurait mérité qu'on s'attarde un petit moment à sa biographie. De père bulgare qui a sa tombe à Berlin, il vit, écrit, publie et édite à Grenoble en France.
    Quelle différence pour un Québécois entre la Hongrie et la Bulgarie, tous pareils???
    Alors, s'il vous plaît, vous qui excellez entre temps , du moins à Montréal, par une richesse interculturelle et plurilingue, respectez aussi la différence des autres, Monsieur Hamelin.