Roman français - La douleur nue

L'histoire est simple. Ce n'est d'ailleurs pas une histoire, c'est un voyage. Une femme aime un homme qu'elle doit quitter pour trois mois, le temps d'un séjour au Japon. L'homme lui dit qu'elle risque ainsi de le perdre. La jeune femme décide d'éprouver cet amour en partant, même si ce voyage la rebute de plus en plus. Bon joueur, l'homme lui propose un rendez-vous à New Delhi, chambre 261, le 25 janvier. La jeune femme monte dans le train, obsédée par ce compte à rebours qui s'enclenche dès son départ de la gare. De Paris à Moscou, puis dans le Transsibérien jusqu'à Pékin, elle retarde son arrivée au Japon pour y passer le moins de temps possible, pour le retrouver au plus vite.

La première partie du livre, intitulée «Avant la douleur», rassemble les photographies significatives de cette traversée. On y saisit presque la présence de son corps tendu vers celui qui manque. Dans tout ce qu'elle voit et retient, l'absence de son homme affleure. Jour après jour, elle traîne son attente aux abords des cimetières et près des temples, dans le jardin où des jeunes se marient, devant de longues allées vides, des étals de viande rouge et des lits trop peu défaits. Chaque jour, la photographie est estampillée de rouge: «douleur J-92», «douleur J-91»... Certaines sont parfois accompagnées d'une courte lettre qu'elle adresse toujours à son amour, mais la plupart se tiennent seules dans l'espace blanc du livre.

Arrive la «douleur J-2», une photographie illuminée par le visage d'une jeune femme maintenant assurée que son homme viendra la rejoindre. «Plus qu'un seul jour. Je n'ai jamais été aussi heureuse. Tu m'as attendue.» Le lendemain, à l'aéroport, on lui remet ce message: «M. ne peut vous rejoindre à Delhi en raison accident à Paris et séjour hôpital. Contacter Bob à Paris. Merci.» Complètement paniquée, elle tente pendant dix heures de joindre Bob (son père), qui lui répond qu'il ne comprend rien à son histoire. Elle téléphone donc chez celui qu'elle attend. «Il a prononcé ces mots: "Je voulais venir et t'expliquer certaines choses." J'ai répliqué: "Tu as rencontré une femme?" "Oui." J'ai passé le reste de la nuit à fixer le téléphone. Je n'avais jamais été aussi malheureuse.»

Comment exorciser cette douleur? «De retour en France, le 28 janvier 1985, j'ai choisi, par conjuration, de raconter ma souffrance plutôt que mon périple. En contrepartie, j'ai demandé à mes interlocuteurs, amis ou rencontres de fortune: "Quand avez-vous le plus souffert?" Cet échange cesserait quand j'aurais épuisé ma propre histoire à force de la raconter ou bien relativisé ma peine face à celle des autres. La méthode a été radicale: en trois mois, j'étais guérie. L'exorcisme réussi, dans la crainte d'une rechute, j'ai délaissé mon projet. Pour l'exhumer quinze ans

plus tard.»

Un texte bouleversant

«Après la douleur», la deuxième partie du livre, présente toujours sur la page de gauche la photographie de la chambre 261 de l'hôtel Impérial, avec le téléphone rouge posé sur les draps blancs bien lisses du lit, et, dessous, le récit que reprend sans cesse, mais jamais de la même manière, cette jeune femme. Sur la page de droite, elle transcrit la douleur d'une personne jamais nommée, douleur toujours accompagnée d'une photographie correspondant au lieu, à l'espace ou à la couleur de cette souffrance. Ruptures, morts, naissances; on se rend compte que c'est immense à recevoir, la parole de quelqu'un qui raconte ce qui l'a transpercé pour toujours. Les jours passent et, sur la page de gauche, le texte du téléphone rouge diminue, pâlit, s'efface jusqu'à finir par disparaître au 99e jour: la douleur de la jeune femme s'est épuisée.

Née à Paris en 1953, Sophie Calle travaille depuis 1978 à l'écriture de «récits fictionnels à teneur autobiographique», toujours accompagnés de photographies. Douleur exquise est un livre rouge bouleversant, magnifique. Sa grande beauté plastique (la tranche qui rappelle celle d'un missel: serait-ce un livre de prière?) épouse parfaitement le contenu (photographique et textuel) dépouillé, pudique, essentiel. Loin d'être une entreprise larmoyante et narcissique, Douleur exquise est le travail d'une artiste qui transforme la matière (cette douleur) pour en faire quelque chose d'ouvert, d'offert à tous. Un don marquant.

À Paris, le Centre Georges-Pompidou présente jusqu'au 15 mars une rétrospective intitulée M'as-tu vue, consacrée au travail de Sophie Calle.