Document - Joies de bibliophile

Il n'a fallu que quatre lettres, appartenant à la collection de Pierre Leroy, pour élaborer un bel ouvrage de collection, signé D.A.F. de Sade et intitulé, à son corps défendant, Anne-Prospère de Launay. En sous-titre, «L'amour de Sade» fait une mention singulière, d'autant plus étonnante que le marquis n'aimait ni l'abstraction de la chose, ni la vertu du sentiment.

Reproduites en fac-similé, ces lettres de 1771 et 1772 révèlent les tracés nets d'une plume régulière, élégante, aisée à déchiffrer; trois sont inédites. Adressées à l'abbé de Saumane, son oncle, au notaire Fage et à Carteron, valet de l'aristocrate, ces billets rédigés concernent la gestion du quotidien en voyage. L'homme, autant qu'il le peut, mène encore grand train.

Rien de littéraire, donc, ni d'amoureux, encore moins de sexuel, dans cette correspondance d'affaires. Alors, pour l'éditer, qu'a-t-on trouvé à lire, hormis le fait que l'une est rédigée, sous la dictée, de la main d'Anne-Prospère, soeur de Renée-Pélagie que Sade a épousée en 1763? La réponse tient à la vertu des documents à partir desquels on fabrique l'histoire. Ou, du moins, au tempérament de ceux qui lisent les petits détails. L'affaire est exemplaire.

Qui était-elle?

Anne-Prospère est âgée d'à peine 11 ans lorsque Donatien Alphonse François de Sade épouse, à 23 ans, sa soeur Renée-Pélagie, 14 ans. L'une ou l'autre réagit, neuf ans plus tard, aux stratagèmes bien d'époque qui règlent leurs vies. La mère, la terrible «Présidente», a mis Anne-Prospère au couvent, mais le libertin ne laisse pas de répit à qui veut bien trousser son jupon. L'histoire ne retient que les mots roués de Sade: l'épouse serait aussi ingrate et douce que la petite devient jolie. La rumeur tient bon.

En 1771, il se sauve avec Anne-Prospère à Venise, dans la ville aux mille frasques. À cette date, on l'accuse déjà d'avoir distribué des «pastilles au chocolat» amalgamées de «mouches cantharides», viagra d'époque responsable, disait-on, d'un «priapisme effroyable» aux relents d'empoisonnement. Les commentateurs s'accordent, les deux soeurs y trouvent leur compte, dévouées à un même homme damné. L'arrestation de Sade ne vient pas d'elles. Comme dans les contes, il est question d'une belle-mère hargneuse, acharnée à se débarrasser du trublion notoire. Qu'on libère sa famille de celui qui l'a trop et trop mal servie!

Les lettres publiées ici précèdent son arrestation, qui a lieu en deux temps. Une première fois, en 1772, Sade est condamné, décapité et brûlé par contumace. La seconde fois, en 1777, il est saisi de corps, lui qui en joue si bien, pour être privé de liberté, lui qui la pratique à outrance. On l'enferme durant treize ans, tandis que gronde la Révolution. En attendant, Anne-Prospère est morte au couvent.

Une affaire de famille?

Encadrant ces quatre lettres, deux textes d'analyse restituent, à eux seuls, la complexité de Sade et à propos de Sade. L'un, du bibliophile Pierre Leroy, amoureux des mots autographiés au quotidien, présente un amour insolent, partagé et sentimental, qui se moque des bonnes moeurs. L'autre, l'avant-propos de Philippe Sollers, grand amateur de libertinage, suit la lignée, décriée haut et fort par Leroy, d'un Klossowski, d'un Barthes ou d'un Bataille, attachés, dans la débauche sadienne, à l'exaltation exaspérée de la virilité.

Si l'intérêt de l'ouvrage réside dans cette tension, admettons qu'il en mérite la signature et le titre. L'énigme porte moins sur ce couple — que sait-on de lui? — que sur ce bonheur subversif, coupable d'amoralité. La faute adultère régresse, tandis que la barbarie des cours de justice, acharnées sur l'amant, inspire de vibrants plaidoyers.

Que penser de la lecture de ces documents? Qu'ils sont bien pâles, pour éclairer ce que Annie Le Brun, en 1986, nommait avec talent Soudain un bloc d'abîme, Sade. Peut-on, au ton de quelques papiers d'intendance, dont on n'imagine plus, aujourd'hui, les tensions de régie, évaluer la légèreté d'un voyage et, pire, la nature des sentiments? Il fallait un avant-propos pour évoquer «le principe d'aristocratie», cher à un libertin endurci et à un contestataire inégalé, et pour rappeler que la littérature choisit toujours la révolte contre le moralisme.

Bête sensible ou amoureux fou, Sade reste lu dans un cadre posé. Contre «le matriarcat», dit Sollers, toujours prêt à fustiger l'une pour vanter l'autre, inconsistante, «Ange céleste» selon Sade (on connaissait déjà son portrait d'Anne-Prospère), l'essayiste voit dans Justine et Juliette, comme dans «l'hyper-humour noir de l'exergue à La Philosophie dans le boudoir» («la mère en prescrira la lecture à sa fille»), le monstre génial qui paya son érotisme indépassable, sa liberté anarchiste, sa débauche idyllique avec Mlle de Launay de «la longue torture de son enfermement sans jugement».

Anne-Prospère de Launay

«L'amour de Sade» - Lettres retrouvées et éditées par Pierre Leroy

D.A.F. de Sade

Avant-propos de Philippe Sollers

NRF Gallimard

Paris, 2003, 79 pages