Littérature québécoise - Mots de ventre

Rien ne saurait remplacer une enfance heureuse. Mais lorsqu'on traîne derrière soi une enfance inconsolable, lorsque file la trentaine et qu'on est femme, sans doute est-il normal de s'interroger avec une certaine inquiétude sur la filiation, sur le poids terrible de la maternité. Comment se reproduire sans reproduire la lourdeur, comment créer une famille sans transmettre l'ennui, l'oppression et le goût de la mort?

Catherine Mavrikakis est écrivaine et professeure de littérature à l'Université de Montréal. Martine Delvaux, pour sa part, enseigne à l'UQAM. Toutes deux s'intéressent, dans le cadre de leurs recherches universitaires, à la maladie, à la douleur et à la filiation dans l'écriture moderne. Elles animent également une revue féministe bilingue qui cherche à «encourager un dialogue entre les femmes-écrivaines qui s'intéressent à la critique littéraire féministe». Elles ont en commun une culture littéraire (Duras, Camille Laurens, Hervé Guibert, Derrida, Deleuze, etc.), un brillant parcours universitaire, l'expérience de la «cure» psychanalytique, la «haine de la famille». Et leur amitié.

En une trentaine de lettres échangées en 2001 et 2002, Martine Delvaux et Catherine Mavrikakis explorent sur un mode résolument personnel, souvent impudique, les différentes formes que peut prendre le don de soi — à travers la maternité, l'amitié et l'écriture. On y retrouve quelque peu atténuée la «posture» morbide qui caractérise l'oeuvre de fiction de Catherine Mavrikakis — Deuils cannibales et

mélancoliques (Trois, 2000) et Ça va aller (Leméac, 2002). Une douleur plus inquiète enrobe ces réflexions, forcément moins «théâtrale». Et puis la parole guérit... Ainsi que le fait la maternité, comme elle en témoigne: «La naissance de ma fille a été le dernier coup porté à ma mégalomanie suicidaire. Je ne dois pas me suicider. Je n'en ai pas le droit. Je dois prendre le parti de la vie.»

Mais pourquoi ce livre? Pourquoi rendre publiques ces lettres? «Pour aller jusqu'au bout», écrit Mavrikakis. Dans un souci honnête de tout dire, semble-t-il, de tout dévoiler, d'atteindre au coeur de la vérité. Une tentative sérieuse, parce que authentique, réfléchie et éminemment personnelle, de penser la maternité, l'amitié et l'acte épistolaire.