Littérature française - Wittkop l'incandescente

Certains livres ne s'abordent qu'en faisant d'abord un détour par une mise en garde. Le «bloc d'abîme» qui s'étend chaque fois sous les yeux du lecteur de Gabrielle Wittkop place d'emblée une partie de son oeuvre dans cette catégorie.

En 2002, condamnée par un cancer du poumon à l'âge de 82 ans, Gabrielle Wittkop se donnait la mort — «comme un homme libre», disait-elle. On apprenait un peu au même moment qu'elle avait été tondue à la Libération pour avoir vécu avec un Allemand durant la guerre — un déserteur homosexuel anti-hitlérien avec qui elle fera ensuite un long mariage «d'amitié et d'affection». Une dizaine de petits livres noirs et brûlants forment aujourd'hui une oeuvre singulière, toute en provocation, pied de nez à la morale, rupture de ban.

La Marchande d'enfants, son dernier roman — terminé dans les années 70 mais qui paraît seulement un an après sa mort —, se présente sous la forme de 27 lettres adressées par Marguerite Paradis, tenancière d'un bordel d'enfants à Paris, à une amie qui souhaite ouvrir à Bordeaux un établissement du même genre. Entre mai 1789 et août 1793, c'est le Paris de Restif de La Bretonne et du Tableau de Paris de Louis-Sébastien Mercier, le Paris qui s'apprête à basculer dans la Terreur qui servira d'arrière-scène aux lettres de Marguerite. À l'ordre du jour: conseils en tous genres, anecdotes, souvenirs gais des tortures et des séquestrations les plus infâmes. «Les petites pauvresses et mendiantes des villes sont faciles à leurrer car elles ont toujours faim, mais vous perdez à les rendre propres le temps que vous avez cru gagner à les prendre au piège.»

Choquant, inadmissible, sans morale? Bien entendu. Dédié à Sade, le meilleur et le plus agréable client de cette maquerelle, «qui passe malheureusement la plupart de ses jours en prison», La Marchande d'enfants déverse horreur sur horreur avec un style d'une pureté classique à donner froid dans le dos — déjà à l'oeuvre dans Le Nécrophile (1972), un petit livre sidérant, abject, mais terriblement «humain, trop humain».

«On peut tout écrire», affirmait l'auteure de ce roman sombre, dérangeant, innommable, qui se plaisait à détourner une phrase de Gogol vers son oeuvre: «Si tu te trouves une sale gueule, n'accuse pas le miroir.» La littérature plaide coupable, croyait Georges Bataille, transgressive, essentielle et sans limites. Elle est un mal qui combat le mal par le mal. Sans doute la littérature était-elle la morale absolue de Gabrielle Wittkop, et La Marchande d'enfants, son ultime défi.