La mère, l'amour, le poème

«On ne pourra jamais m'enlever, écrit Jean Royer, cette passion de la littérature qui m'anime. Pourquoi? Parce qu'elle me fait vivre, tout simplement. Chaque jour qui passe est perdu; chaque livre que je lis appartient au lendemain et à mon espérance. La littérature me fait vivre autrement et davantage.» La Main nue, récit-témoignage rédigé dans une prose poétique à la fois délicate et prenante, raconte les sources et les chemins de cette passion.

Né d'un père mélancolique, qui avait jeté la soutane pour «aller dans le monde» et qui recevait comme une punition la naissance de ce fils privé d'une main, et d'une mère chantante, gardienne de la magie des mots, Royer, dès l'enfance, a su que l'existence se conjuguait avec le manque sans pour autant nous y condamner puisque la langue maternelle existe. «Mon autre main était restée dans le ventre de ma mère», écrit-il, mais «tout au long de ma vie d'adulte, dans la mémoire de l'enfance, j'entendrai ma mère chanter, sur quelque mélodie de Schubert, les mots de cette langue qui m'avait accueilli dans le monde».

Il y eut, donc, les mots d'amour de la mère et, plus tard, les mots secrets du père. La poésie, elle, a surgi aux confluents de ces deux sources: l'amour, de la mère et ensuite de l'amante, qui donne «mille mains», et la mélancolie, qu'il s'agit d'abolir en crevant la «bulle de silence» du père.

Un peu à la manière d'Albert Cohen et de son Livre de ma mère, à mon avis un des plus beaux ouvrages écrits en langue française, Jean Royer, dans la première section de ce récit intitulée «Langue maternelle», rend un puissant hommage à celle qui lui a «tout donné pour vivre et pour aimer». Pour lui, la littérature est essentiellement arrivée par une femme, qui ne voyait nulle punition dans sa main unique, et c'est une des raisons pour lesquelles, d'ailleurs, expliquera-t-il plus loin, il sent sa «création très proche de la démarche des femmes»: «Dans le regard des autres aussi, je me sentais un objet, peut-être de la même façon que le corps de la femme devient l'objet d'un regard de mâle chasseur.»

Quand sa mère, trois mois avant de mourir, lui léguera, en guise de seul héritage, l'anneau d'or qu'elle avait elle-même reçu de sa propre mère, le poète aura cette illumination: «J'ai compris ce jour-là que nous, les fils, sommes aussi les héritiers des mères et que la création des femmes — qu'elles soient nos mères, nos soeurs, nos amantes ou nos filles —, la création des femmes, assurément, nous est autant nécessaire et nourricière que nous fut maléfique le silence des pères.»

Et c'est avec la même intensité que La Main nue témoigne de la grandeur, voire de la nécessité de la littérature. Dans des formules qui rappellent, à certains égards, la solennité du Don des morts, le grave essai de Danièle Sallenave, Royer livre un plaidoyer en faveur de la vie vécue avec les livres: «La littérature n'est pas un jardin suspendu hors du temps ou de l'histoire. La littérature est la forme avancée d'un accompagnement de la vie pour chacune et chacun de nous. Elle est la vie prenant conscience d'elle-même, quand elle atteint sa plénitude d'expression. Elle nous met en relation avec l'histoire et le destin de l'humanité, de tout temps et du nôtre.» Et ailleurs encore: «La vie est une enquête sur le langage. Un voyage au coeur du silence, au retour des mots»; «Le poème est une chambre à rêver les visages de nos vies.»

Cela, Jean Royer, qui fut tour à tour et à la fois poète, essayiste, journaliste et éditeur, l'a pleinement expérimenté. Intitulée «Le regard des mots», la deuxième section de son témoignage évoque donc son parcours en littérature, fait de rencontres avec lui-même et avec les autres. Les circonstances entourant l'écriture et la publication de Faim souveraine, son entrée en poésie en 1980, y occupent une place de choix, de même que l'hommage rendu à «trois figures essentielles» qui lui ont appris «ce qu'est un homme libre au Québec»: Félix Leclerc, incarnation du pont entre la culture savante et la culture populaire, Gaston Miron, son mentor dans «le dur apprentissage des mots», et Jean-Guy Pilon, qui lui a permis de rencontrer des écrivains du monde entier.

À titre de journaliste littéraire, entre autres au Devoir, Jean Royer a surtout pratiqué ce qu'il appelle la «critique d'accompagnement», un genre dont il reprend ici la défense. «À côté, écrit-il, de la critique d'autorité, qui analyse le texte, il y a nécessité d'une critique d'accompagnement. [...] Destiné directement au public lecteur, l'entretien nous guide à travers l'histoire littéraire. Pour tout dire, l'entretien précède la critique d'autorité. Le dialogue avec la pensée de l'écrivain empêche la critique d'enfermer l'oeuvre dans des vues grillagées par les idées ou les théories à la mode.»

Légitime, cette approche critique brille par sa générosité et il faut savoir gré à celui qui s'y consacre de se mettre ainsi au service de la parole des autres dans un souci de partage parfaitement honorable. Il me semble, toutefois, que Jean Royer passe un peu vite sur le danger de complaisance qui guette une telle démarche et que lui-même n'a pas toujours su éviter. Citant Georges Perros, le critique «amoureux» se justifie: «Je ne dirai jamais de mal de la littérature. Aimer lire est une passion, un espoir de vivre davantage, autrement, mais davantage que prévu.» Peut-on au moins lui faire remarquer qu'il y a une différence entre dire du mal de la littérature et en dire de ceux qui, en essayant d'en faire, parfois, la déshonorent?

Tous les chemins, malheureusement, ne mènent pas à la littérature. Aussi, on ne chicanera pas Jean Royer d'en privilégier certains qui, s'ils ne sont pas les nôtres, y mènent tout de même et, dans certains cas, pleinement. Ce qui compte, en effet, c'est d'y arriver et d'en témoigner sur tous les tons puisque, comme l'écrivait Camus que cite l'auteur, «l'art n'est pas [...] une réjouissance solitaire».

Le ton de l'auteur de La Main nue, lui, ne laisse pas d'être intense et éloquent: «Que serais-je sans la poésie? sans l'amour? Un pauvre hère, absent de lui-même et du monde. Un homme triste sans l'humain qui le fait naître. Un ange d'innocence et d'ignorance. Un mâle sans féminin. Un homme trop seul d'être un homme.» Nous sommes quelques-uns à pouvoir presque en dire autant.

louiscornellier@parroinfo.net