Une histoire de la famille, du Moyen Âge à aujourd'hui

La famille semble aujourd'hui l'objet de toutes les attentions. Qui ne cherche pas, dans les pays occidentaux, à augmenter la natalité? Quel parti ou gouvernement n'a pas sa «politique familiale»? Les mesures sont nombreuses: allocations familiales, hygiène, garderies, conciliation famille-travail, etc. Mais de quelle famille s'agit-il? La famille est en crise: famille recomposée, famille à problèmes. Les débats et les luttes actuelles à propos du mariage homosexuel font bien apparaître les enjeux sociaux attachés aujourd'hui aux définitions juridiques de la famille.

La famille: un mot qui a une histoire

Rien ne nous apparaît plus «naturel» que la famille. Mais il suffit de passer d'une époque à une autre ou d'une société à une autre pour comprendre que la notion de famille ne va pas de soi.

«La famille n'est qu'un mot, mais un mot qui a une histoire», affirme Rémi Lenoir. La famille constitue à la fois une représentation collective (ou une «structure cognitive» qui permet de penser le monde social) et une institution (ou une «structure sociale» selon laquelle l'ordre social est construit). L'approche que développe Lenoir s'inspire largement des travaux de Michel Foucault, de Robert Castel et surtout de Pierre Bourdieu: il s'agit d'établir la genèse de l'inconscient familialiste et d'analyser les relations entre les structures familiales et les structures étatiques, entre les formes de gestion des collectifs et les modes de reproduction des structures sociales.

À la question «Quoi de plus naturel que la famille?», Lenoir propose de substituer la question «Quoi de plus étatique que la famille?»

Professeur de sociologie à l'Université de Paris-1, Lenoir est directeur du Centre de sociologie européenne (dirigé pendant de nombreuses années par Pierre Bourdieu). Ses travaux portent essentiellement sur la sociologie du droit et de l'État. L'objectif, fort ambitieux, de son ouvrage est de retracer la généalogie de la construction (administrative, religieuse, économique, scientifique) de la famille et ainsi de reconstituer, en sociologue, l'histoire de la famille du milieu du Moyen Âge jusqu'à nos jours. Rémi Lenoir a effectué une synthèse de très nombreux travaux d'historiens et a mené ses propres enquêtes (par exemple sur les associations familiales, les mouvements natalistes, les débats parlementaires concernant la législation familiale aux XIXe et XXe siècles ou sur la place de la politique familiale en France depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale).

L'Église devant l'État

Ce qui intéresse Lenoir, ce sont les formes modernes de travail politico-bureaucratique, les nouveaux modes de gestion de la main-d'oeuvre et de la population et le développement des sciences sociales qui leur sont liées. Il s'attarde longuement à ce qu'il appelle l'invention du familialisme: certes, le familialisme d'Église basé sur la défense des valeurs morales, mais aussi un familialisme d'État, qui est d'abord une réaction face à l'emprise de l'Église catholique sur les représentations de la famille. Ce nouveau familialisme correspond en France à la montée d'une élite républicaine qui, dans la deuxième moitié du XIXe siècle, entend construire un État laïque et méritocratique et proposer une morale publique dont une dimension centrale est la défense de la famille. Familialisme d'État, réformisme hygiéniste, statistiques des populations: tout se tient. On se base sur des analyses scientifiques (sociologique, économique) pour l'élaboration de mesures de politique familiale, et la démographie, qui devient alors spécialité statistique autonome, constitue un élément central du dispositif: il s'agit de rationaliser l'action des législateurs. Ces «experts à dimension politique», selon l'expression de Lenoir, vont réussir à faire de la natalité la question des questions dans le champ politico-administratif.

Crise de la famille?

Les derniers chapitres de l'ouvrage de Rémi Lenoir portent sur l'effondrement des bases du familialisme, avec le déclin des entreprises familiales et l'accroissement de la scolarité et de l'activité salariée des femmes. L'auteur décrit les nouvelles politiques familiales (qui n'ont plus une finalité propre mais qui sont des moyens au service des politiques économiques et sociales), analyse les discours toujours plus nombreux (sur la famille recomposée, les familles à problèmes, etc.) et observe l'apparition d'une nouvelle morale familiale

La famille est en crise, dit-on, mais elle demeure au centre des préoccupations politiques, à l'intersection de tous les champs d'activités (juridique, religieux, médical, social, scientifique, économique). C'est donc dire, conclut Lenoir, l'importance, toujours actuelle, de la famille, que ce soit comme instrument contribuant à la reproduction de la structure sociale ou comme outil de manipulation des représentations symboliques. Morale familiale et ordre social sont indissociables: s'interroger sur la morale familiale c'est interroger le fondement de l'ordre social.