Filer à l’anglaise en 1760

«Victoire des troupes de Montcalm à Carillon», Henry Alexander Ogden
Photo: Domaine public «Victoire des troupes de Montcalm à Carillon», Henry Alexander Ogden

Notre histoire regorge d’aventures à l’image de celle mise en scène par Alejandro González Iñárritu dans Le revenant. Les fictions historiques québécoises sont pourtant monopolisées par les petites misères du quotidien du XIXe siècle avec leurs potinages de perron d’église. Au-delà des Filles de Caleb et des Belles histoires des pays d’en haut, nous avons les odyssées de Jolliet, de Radisson et de La Vérendrye qui attendent toujours d’être portées à l’écran. L’historien Joseph Gagné présente l’une de ces histoires oubliées dans Inconquis.

Nous sommes en septembre 1760, un an après la bataille des plaines d’Abraham : les forces françaises repliées à Montréal capitulent pour l’ensemble du Canada. La reddition comprend la région des Grands Lacs, où deux officiers refusent de jeter les armes. Ils préfèrent filer à l’anglaise en Louisiane pour échapper aux conquérants britanniques.

« Il y a de fortes chances que leurs retraites parallèles ne soient pas qu’une simple coïncidence, écrit Gagné dans cette biographie croisée. Cela fait longtemps que l’état-major de la Nouvelle-France considère se servir de la vallée du Mississippi comme lieu de repli potentiel advenant la perte du Canada. »

Nous suivons d’abord Pierre Passerat de La Chapelle, un jeune Français de 26 ans. Ce « blanc-bec » quitte précipitamment la colonie de Detroit avec quelques centaines d’hommes. Son départ coïncide avec celui du vétéran canadien Louis Liénard de Beaujeu, qui abandonne le fort de Michilimakinac avec ses soldats. Les deux militaires se rejoignent par hasard en plein hiver au milieu des loups et de nations amérindiennes parfois hostiles.

Après un premier contact cordial, le Français et le Canadien se disputent rapidement le commandement des troupes. Leur chicane mène à l’arrestation de La Chapelle pour insubordination. Le jeune homme usera de tous les moyens pour dénoncer l’arbitraire de son homologue canadien. Ses lettres reproduites en annexe permettent de juger de la crédibilité des protagonistes. Elles nous font également revivre l’ambiance tumultueuse de la frontière.

En dépit de son emprisonnement, La Chapelle profitera de son séjour louisianais pour faire avancer sa carrière. Installé à la Martinique au déclenchement de la Révolution américaine, il servira d’agent de liaison entre la France et les rebelles de George Washington. Il en va tout autrement de Beaujeu, qui sort ruiné de ses huit années d’exil. À son retour au Canada, il se ralliera au régime britannique avant de s’éteindre couvert de dettes.

Solidement documenté, cet essai s’appuie sur l’abrégé du journal de La Chapelle dont l’original, autre rebondissement, aurait été détruit par une explosion volcanique au début du XXe siècle. Les vides de ce récit pourraient aisément être comblés par l’imagination d’un scénariste inspiré par cette époque bouillonnante où notre histoire dépassait le cadre étroit de la paroisse.

« La Chapelle, en tant qu’officier français sans attache au Canada, se servira de cette crise comme tremplin social. Au contraire, Beaujeu, dont la famille noble a su tirer profit et prestige de sa participation au sein des troupes de la Marine au Canada, voit son monde social se désintégrer. »  Extrait d'«Inconquis»

Inconquis

Joseph Gagné, Septentrion, Québec, 2016, 258 pages