Revers de fortune

L’écrivaine québécoise Martine Desjardins
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir L’écrivaine québécoise Martine Desjardins

« Les murs ont des oreilles », répète un vieux dicton paranoïaque. De manière imagée, les maisons peuvent aussi parfois avoir en propre un coeur, une âme, une vie. Martine Desjardins donne à la sienne une voix, littéralement, dans La chambre verte, son cinquième roman. Une maison qui raconte elle-même l’histoire bien tordue de la passion destructrice pour l’argent qu’elle a abritée.

On connaît les penchants de l’auteure de Maleficium (Alto, 2009) pour les univers rapportés, les intrigues à l’atmosphère victorienne colorées d’accents gothiques. Dès son premier roman, Le cercle de Clara (Leméac, 1997), campé dans une Nouvelle-Écosse imaginaire à la fin du XIXe siècle autour d’une morphinomane neurasthénique, le ton était donné. Isolement, solitude, passions hors normes et cabinets de curiosités.

Au coeur de ce nouveau roman, protagoniste qui en assure aussi de façon originale la narration, se trouve une vieille maison de Mont-Royal, ancienne « cité modèle » aujourd’hui avalée par Montréal où l’écrivaine est née en 1957. Surnommée « l’Enclave », la ville a été imaginée en 1910 par la Canadian Northern Railway afin de rentabiliser le percement d’un tunnel de cinq kilomètres sous le mont Royal. Théâtre d’intrigues politiques et de magouilles immobilières, Martine Desjardins en profite pour retracer les origines de cette ville à l’urbanisme singulier.

Plus de 80 ans après sa construction, la découverte d’un cadavre momifié dans une chambre forte de cette maison bourgeoise — la « chambre verte » du titre —, serrant entre ses dents une brique d’argile et une pièce de monnaie, est l’occasion de remonter dans le temps et de faire connaissance avec la famille qui l’a fait construire et y a longtemps vécu.

Fils d’un fermier suce-la-cenne qui a su vendre chèrement son bien lorsque les vautours sont débarqués pour faire main basse sur les terres des environs, le bien nommé Louis-Dollard Delorme a su faire fructifier son héritage. Son épouse, Estelle, comme si c’était possible, est encore plus grippe-sou, se contentant de sucer tous les après-midi des pièces de cinq sous en guise de collation, veillant précieusement sur « vingt-six ans de patiente économie, de vols éhontés, d’extorsions, de détournements de fonds, d’avarice vicieuse ».

Hantant la maison comme des recluses, les soeurs Delorme, Morula, Gastrula et Blastula, trois vieilles filles « sacrifiées » à l’autel de la conservation du patrimoine et de La richesse des nations d’Adam Smith, le prophète du capitalisme.

Et au centre de cette maison, gardant leur trésor mieux que ne le ferait une banque, l’ancienne « chapelle » construite par le patriarche Delorme, le fondateur illuminé et gratteux de cette religion de la cenne noire, aujourd’hui aménagée en chambre forte dont les murs et le plafond sont tapissés de pièces de monnaie, multipliant à l’infini le visage de Sa Majesté. L’endroit sert aussi de confessionnal où « tous les premiers vendredis du mois, les Delorme venaient demander pardon pour leurs menues dépenses ». Le clan a aussi sa prière originale : « Notre Dollar qui êtes précieux / Que votre fonds soit crédité / Que votre épargne arrive / Que votre versement soit fait au Trésor comme aux livres. Donnez-nous aujourd’hui notre intérêt quotidien / Et pardonnez-nous nos dépenses / Comme nous profitons des sous qui nous sont avancés. Ne nous laissez pas succomber à la spéculation / Mais préservez notre capital. Nanti soit-il. »

Mais un jour de 1954, l’arrivée d’une nouvelle locataire, Pénélope Sterling, viendra semer un certain émoi dans la maisonnée. Réalisant avec convoitise que la jeune femme a inventé un jeu de société qui se vend bien, les Delorme vont mettre en branle leur « grande entreprise de séduction », projetant de marier Vincent, leur fils unique, avec cette orpheline dont la dot semble pour le moins bien garnie.

Leurs projets, comme le laisse entrevoir le début du roman, vont toutefois connaître certains ratés. Les fantômes de leur passé reviendront les hanter, jetant ainsi un peu de lumière sur les origines de leur fortune, qui est loin d’être aussi propre qu’un sou neuf.

Autobiographie d’une maison, une maison capable de raconter mais aussi d’agir — ouvrir des portes, secouer ses murs —, La chambre verte oscille entre le burlesque un peu caricatural et le fantastique inquiétant. Grossissant les traits de chacun, Martine Desjardins compose une « séraphinade » qui tient en réalité beaucoup plus de la farce que du thriller.

C’est dans cet univers étrange aux fondations pourries qu’évolue une galerie de personnages captivants et bien dessinés, témoins et acteurs des hauts et des bas d’une petite fortune. Une histoire où semble résonner aussi un autre proverbe (aussi fumeux que le premier) : « Bien mal acquis ne profite jamais. »

« Sous mon toit, personne ne prononce le mot “ Trésor ” sans avoir l’impression de violer un tabou. Ce secret est si bien gardé que j’oublie moi-même parfois que j’en suis la dépositaire attitrée. Le Trésor est tapi depuis toujours au plus profond de moi, dans un trou où jamais ne l’atteint la lumière qui révélerait sa véritable nature, et j’en suis venue à penser, au fil des ans, que quand il émet dans le noir ses sourds reflets, c’est mon propre cœur qui palpite. Un cœur d’or, il va sans dire, comme l’est le silence. Un cœur fermé, engourdi dans l’oubli, usé par des années de négligence, qui doit sans cesse contenir ses débordements. Car je suis riche des désillusions et des désappointements que j’ai encaissés, j’ai de la rancune à revendre contre ces Delorme qui me laissent vêtue de haillons alors qu’une infime parcelle de ce Trésor suffirait à me renipper… » Extrait de «La chambre verte»

La chambre verte

Martine Desjardins, Alto, Québec, 2016, 264 pages

1 commentaire
  • Raymond Baillargeon - Abonné 26 mars 2016 07 h 59

    Bravo Annik!

    Sublime cette photo de (l'autre) Martine Desjardins, toute en élégance!