Un bédéiste rattrapé par ses prémonitions

Il y a 10 ans, Bernar Yslaire a anticipé, dans «Le ciel au-dessus de Bruxelles», le drame que vit actuellement la capitale de l’Europe.
Photo: Futuropolis Il y a 10 ans, Bernar Yslaire a anticipé, dans «Le ciel au-dessus de Bruxelles», le drame que vit actuellement la capitale de l’Europe.

La réalité du double attentat perpétré à Bruxelles, capitale mondiale du 9e art, mardi matin, a étrangement croisé une fiction dessinée, celle du dessinateur Bernar Yslaire. Dix ans plus tôt, en effet, dans son récit en deux tomes Le ciel au-dessus de Bruxelles (Futuropolis), l’homme y a anticipé un tel drame en suivant à la trace le destin d’une jeune kamikaze musulmane venue, en mars 2003, se faire exploser en plein coeur de la capitale européenne, dans une manifestation pacifiste, alors que le monde se prépare à plonger dans la deuxième guerre du Golfe.

« C’est un livre qui depuis ce matin s’avère malheureusement prémonitoire, lance à l’autre bout du fil l’auteur joint par Le Devoir à Waterloo, dans la proche banlieue de Bruxelles. À l’époque, cette histoire avait été reçue avec beaucoup de réticences. Les gens me disaient : pourquoi un attentat à Bruxelles ? C’était complètement irréaliste, mais moi, je croyais que ça nous pendait au nez. J’ai toujours eu l’impression qu’on dansait sur un volcan. Je suis un vrai Bruxellois et j’ai vu les choses arriver. Le travail des artistes, c’est aussi de sentir les choses… »

Publié entre 2006 et 2007, son diptyque résumait sa lucidité en passant par la jeune Fadya, « beure » musulmane dont le projet explosif, lui, contrairement aux attentats à l’aéroport Bruxelles-National et à la station de métro Maelbeek, est déjoué par l’amour et l’attraction des corps, particulièrement celui de Jules, un juif khazar à la recherche d’un frère dans la capitale belge. L’oeuvre a la poésie d’une trajectoire macabre détournée par la naïveté d’une chanson de John Lennon, Imagine, alors que le monde se prépare à sombrer dans le chaos. Elle prend aujourd’hui un autre sens.

« On était dans une époque qui cherchait à mettre un couvercle sur sa réalité pour ne pas avoir à la regarder en face, dit Bernar Yslaire. J’ai voulu me faire provocant avec cette histoire pour forcer à voir ce qui est sans doute à l’origine de ce que nous sommes en train de vivre aujourd’hui. »

Rupture et souffrance

Quelques heures à peine après les attentats, le créateur prévient qu’il n’est pas politicologue ni sociologue, mais que son statut lui a permis de voir dans les dernières années l’apparition d’une fracture sociale induite par des Belges issus de l’immigration nord-maghrébine, « qui n’arrivent pas à s’identifier à la Belgique, qui ne se sont pas intégrés, et ce, jusqu’à un point de rupture », dit-il. « Ils transportent ici une souffrance qui se joue dans un autre coin du globe, s’identifient davantage à ce qui se passe en Palestine qu’ici et cherchent désormais à faire comprendre à l’autre qu’ils souffrent en lui faisant pire. C’est troublant. »

L’homme estime que les attentats des derniers mois qui ont frappé plusieurs coins de la planète, dont Paris, la voisine proche de Bruxelles en novembre dernier, devraient aujourd’hui nous faire comprendre que l’on a sans doute atteint « la limite d’un capitalisme et d’une société de consommation qui laissent un vide spirituel dans une partie de la population ». « Un jeune de banlieue au chômage vit probablement beaucoup mieux ici, en Belgique, que s’il était au Moyen-Orient, mais malgré tout, il est capable de se faire sauter dans une foule. La société ne lui permet pas d’atteindre la raison et il va chercher un idéal dans la mort. »

Une société de consommation que l’auteur remet d’ailleurs, d’une manière conséquente, en question lorsqu’on lui demande si la tragédie de mardi va ramener au souvenir du présent ses deux albums. « Il y a neuf mois, mon éditeur m’a demandé si j’acceptais que ces albums soient réédités, dit-il. J’ai demandé d’y réfléchir. Il y a des histoires écrites dans le passé qui peuvent devenir obscènes avec le temps. Celle-là peut en faire partie. Si je la réécrivais aujourd’hui, cette histoire serait forcément différente. Tout en démontrant que la haine n’est jamais la bonne solution, elle chercherait à rendre un peu plus lisibles les racines du mal », sans doute parce que depuis 2006, et un peu depuis mardi matin, les conséquences sont passées d’irréelles à sordides.


Une solidarité par la bulle

Tintin qui pleure. Haddock en colère. Milou se faisant réconforter par un autre chien et Le Chat philosophe (ci-contre) de Philippe Geluck affichant sa tristesse. L’un ne pouvait pas aller sans l’autre. En frappant la capitale mondiale de la bande dessinée, les terroristes ont fait sortir les dessinateurs de leur tanière et ceux-ci, par leur plume, ont convoqué petits et grands personnages du 9e art pour mieux appréhender la douleur et le drame. Des dessins originaux, des détournements de cases célèbres, des messages de résistance adressés à l’obscurantisme qui ont largement circulé mardi dans la journée dans les univers numériques, pas vraiment pour rire, mais surtout pour ne pas pleurer.