Le traducteur en eux

Photo: Pedro Ruiz Le Devoir

Nicolas Dickner chez Andrew Kaufman, Daniel Grenier croisant Dimitri Nasrallah, Catherine Leroux face à Sean Michaels. Les auteurs d’ici, connus et reconnus, sont de plus en plus nombreux à faire de la traduction. Visite guidée de ces territoires grandissants.

Daniel Grenier l’avoue d’emblée. « C’était radical comme choix, mais pour la traduction de Sweet Affliction d’Anna Leventhal [devenue Douce détresse au Marchand de feuilles en 2015], mes modèles, c’était les versions québécoises de Slap Shot et des Simpson. On peut presque davantage parler d’adaptation que de traduction. »

Le recueil de nouvelles de la Montréalaise, avec son écriture oralisante et son humour juif, appelait ce genre d’importante relecture et ne définit pas le modus operandi de Grenier traducteur en toutes circonstances, mais représente sans doute une des façons les plus spectaculaires de ce que peut accomplir un écrivain lorsqu’il se fait traducteur.

Au cours des dernières années, Nicolas Dickner s’est ainsi mesuré aux Weird et Minuscule d’Andrew Kaufman (Alto), William S. Messier à La singerie de la poète Julie Bruck (Triptyque) et Catherine Leroux aux Corps conducteurs (Alto) de Sean Michaels. Fait à noter, les auteurs plongent sans nécessairement avoir ce que l’on attendrait de diplômes dans le domaine sur leur curriculum vitae.

« Le métier de traducteur a peut-être longtemps été vu comme quelque chose de plus technique, qui devait être accompli par quelqu’un qui avait étudié », observe Dominique Fortier, qui signait en 2002 sa première traduction, un essai portant le suave titre de Partis politiques et comportement électoral au Canada, et qui, depuis Du bon usage des étoiles, roman qui la révélait en 2008, embrasse le double statut d’écrivaine et traductrice littéraire. « Je pense que là, on se rend compte que ça relève davantage de l’art. »

« On partage un métier avec celui qu’on traduit, on est capable d’épouser sa logique, fait pour sa part valoir Catherine Leroux. Sans établir de comparaisons défavorables avec les traducteurs patentés, je pense que les éditeurs viennent chercher notre sensibilité. Ça les intéresse qu’un auteur puisse mettre sa propre couleur dans un texte. »

Quand traduire rime avec prescrire

Dimitri Nasrallah revendique fièrement les pairages qu’effectue Véhicule Press, maison anglo-montréalaise où il dirige la section fiction, comme de précieux outils de mise en marché. « L’écrivain qu’on choisit pour traduire devient un ambassadeur pour le livre. C’est déjà une voix connue, qui peut communiquer avec les médias. C’est un nom que les lecteurs reconnaissent », explique celui dont le roman Niko paraissait récemment en français à La Peuplade. Qui en signait la traduction ? Daniel Grenier !

Véhicule Press envoyait d’ailleurs récemment chez les libraires The Goddess of Fireflies, version française de La déesse des mouches à feu de Geneviève Pettersen signée Neil Smith. La trilogie 1984 d’Éric Plamondon, sur laquelle a lui-même planché Nasrallah, paraîtra à partir de la fin de l’été.

Son de cloche semblable chez Daniel Grenier. « Anna Leventhal ne savait pas vraiment qui j’étais avant que le recueil paraisse et elle a été étonnée de la réception dans les médias québécois qui, eux, avaient lu mon premier livre », se souvient l’auteur de L’année la plus longue, qui travaille présentement à l’invitation de Boréal sur New Tab de Guillaume Morissette.

Pour Nasrallah, Libanais d’origine établi à Montréal depuis une quinzaine d’années, traduire, c’est saisir toutes les occasions qu’offre la métropole à celui qui veut gagner sa vie avec les mots. « David Homel a été un exemple pour moi, souligne-t-il. C’était il y a encore quelques années un des rares hommes de lettres qui oeuvrait autant du côté anglo que franco, en tant qu’écrivain et traducteur. Comme je veux rester ici et m’investir dans cette ville, je sais que j’aurai plus d’opportunités si je peux travailler dans les deux langues. It’s a reality that I have to accept. »

Une question de muscles

Érosion du mur entre anglos et francos, exaspération à la lecture de traductions franco-françaises et politiques subventionnaires favorables expliqueraient donc que tant d’écrivains découvrent le traducteur en eux, pour parler comme dans les livres de développement personnel.

Sans compter que l’écrivain, une fois son chapeau de traducteur enlevé, peut espérer revenir à son pupitre personnel le coffre à outils mieux garni. « Sean Michaels aime la musique et a fait exprès d’écrire Us Conductors de façon rythmée, avec des passages plus secs, plus bondissants, plus coulants. C’est quelque chose auquel je suis plus sensible quand j’écris maintenant », se réjouit Catherine Leroux.

« C’est impossible de vivre de sa plume au Québec, rappelle quant à elle Dominique Fortier, mais aussi, d’une certaine façon, c’est impossible de vivre de ses propres livres. Passer huit heures par jour dans mes livres à moi, ça me rendrait folle. Faire de la traduction permet de continuer de vivre dans les livres de manière concrète, d’exercer les bons muscles, mais c’est comme si tu habitais la maison de quelqu’un d’autre. Tu es à l’abri, mais ce n’est pas une maison que tu dois rebâtir de tes mains tous les matins. »

La déesse, aussi mal engueulée en anglais

« La traduction est probablement l’activité la plus complexe qu’ait produite l’évolution du cosmos », pensait le critique littéraire anglais Ivor Armstrong Richards. Et elle l’est sans doute davantage complexe, l’activité, dans le cas d’un roman grouillant de truculentes expressions vernaculaires comme La déesse des mouches à feu de Geneviève Pettersen. « Comme l’histoire se passe dans les années 90 et que la narratrice et ses amis sont obsédés par la culture américaine, j’ai décidé d’utiliser le vocabulaire des ados américains de cette époque », explique Neil Smith, dont les romans Boo et Big Bang (Alto) ont été traduits par l’estimé tandem Lori Saint-Martin, elle-même écrivaine, et Paul Gagné. Ça donne quoi, The Goddess of Fireflies, demandez-vous ? Ça donne que les « gawas » deviennent des metalheads, les « capeux » des security guards, les « pouilleux » des skids et une « chienne à bites », une slut bucket.