Les enfants ou la baise?

Emmanuelle Cornu
Photo: Maxyme G. Delisle Emmanuelle Cornu

Si vous aviez un jour à faire face à cette tragique décision, que choisiriez-vous entre le frétillant plaisir du sexe en affectueuse compagnie et la félicité de la parentalité ? C’est, pour ainsi dire, l’impossible dilemme taraudant Anna, personnage-titre du premier roman d’Emmanuelle Cornu, auteure du recueil de nouvelles Jésus, Cassandre et les demoiselles (2012).

Ça s’appelle Anna, salle d’attente pourquoi ? Parce que la jeune femme en question poireautera à plusieurs reprises dans les salles d’attente jonchées de magazines datés de cliniques de procréation assistée ou de centres d’adoption. Le double sens de ce titre ne demeurera cependant pas opaque bien longtemps : c’est surtout d’elle-même qu’Anna est en attente, ou d’un signe qui lui indiquerait la voie à suivre.

Photo: Maxyme G. Delisle Emmanuelle Cornu

Adopter ou pas ? Devrait-elle continuer de baiser avec l’imprévisible, donc forcément électrisante, Michaëlle, au risque que les services sociaux s’avisent de cette relation instable et déchire son dossier d’adoption ?

« M. I. C. H. A. Ë. L. L. E. Enlève-moi de ce bordel. Tu es forte, toi. Sauve-moi, encore. Ne m’abandonne plus. Je ne te dérangerai pas. Je me ferai toute petite. Je veux juste savoir que tu es là. Sans toi, je n’y arriverai pas », implore la future mère lors d’un de ses nombreux accès de panique, en s’adressant à son amante volage.

Rare fiction traitant de la maternité du point de vue d’une femme homosexuelle célibataire, Anna, salle d’attente met salutairement en lumière les tiraillements devant lesquels, même en 2016, notre société place encore les membres de la communauté gaie souhaitant avoir des enfants. Saurions-nous collectivement encore plus prompts à trouver des comportements indignes d’un parent lesbienne qu’à un parent straight ?

« Théoriquement, s’envoyer en l’air ne relève pas du drame, mais ici, les dés sont pipés. Elle doit présenter un dossier parfait. Pas d’entre-deux, pas de flou artistique. Pas de petite amie cachée. Pas de vie sexuelle vécue en toute liberté, entre adultes consentants », remarque la narration, oscillant entre le je et l’omniscience, lorsqu’un internant social surprend Anna les pantalons aux chevilles, si vous voyez ce qu’on veut dire.

En tant qu’objet littéraire, Anna, salle d’attente s’en tient cependant à une certaine sagesse dans le style jurant avec le désarroi et la colère de sa narratrice. Une scène osée où l’on vole vers le « septième ciel », et autres clichés du genre, ne peut paradoxalement que clouer le lecteur au sol. Ne placer que quelques mots au milieu d’une page, comme Emmanuelle Cornu le fait à quelques reprises (page 53 : « J’ai mal. », page 55 : « Michaëlle. », page 57 : « Salope. ») relève moins de l’effet de style que de la maladresse.

Emmanuelle Cornu n’ose la réelle subversion qu’en fin de parcours, en interrogeant le désir suprême de maternité qui, dans un discours malheureusement toujours omniprésent, semble séparer les vraies femmes, c’est-à-dire celles qui déploieront leur plein potentiel de féminité en devenant mères, des autres qui ne le seront pas. C’est une « Anna, canevas immaculé » que nous quittons, et c’est ainsi, dégagées de ce que les normes sociales prescrivent, que toutes les femmes devraient contempler cet infini monde des possibles qu’est une vie, afin qu’elle ne prenne pas bientôt les mornes allures d’une salle d’attente.

«Le pire, c’est le premier cycle. Les mois subséquents, la routine nouvellement acquise s’intègre à la vie courante. Insémination, attente. Tests, déception. Menstruations, déprime. Prises de température, anticipation. Et ainsi de suite. Les émotions en forme de montagnes russes deviennent la norme…» Extrait d’«Anna, salle d’attente» d'Emmanuelle Cornu

Anna, salle d’attente

Emmanuelle Cornu, Druide, Montréal, 2016, 200 pages