Un mort sans histoire

Le neuvième roman d’Alain Beaulieu s’articule autour de la mort mystérieuse d’un garçon de 20 ans, Salim Belfakir.
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Le neuvième roman d’Alain Beaulieu s’articule autour de la mort mystérieuse d’un garçon de 20 ans, Salim Belfakir.

Un garçon de 20 ans, Salim Belfakir, est retrouvé mort dans une chambre d’hôtel de Rennes, en France, après avoir été mis en garde à vue. Peu de temps après, un lieutenant de police solitaire, habitué des opérations confidentielles, prend sa retraite et quitte l’Hexagone pour aller s’installer à Cap-Santé, un village au bord du fleuve Saint-Laurent, dans Portneuf. Entre les deux, une assistante juridique travaillant pour l’avocat de la mère de Belfakir cherche à faire la lumière sur la mort du jeune homme.

Empruntant vaguement la forme de l’enquête, L’interrogatoire de Salim Belfakir, neuvième roman d’Alain Beaulieu, s’articule autour de la mort mystérieuse de ce Salim Belfakir, fils sans histoire d’une boulangère de Saint-Malo et d’un marin marocain aussitôt retourné à El-Jadida — qui n’a jamais su qu’il avait eu un fils, encore moins qu’il portait son patronyme.

On apprendra aussi qu’avant de prendre une retraite anticipée et d’aller s’enterrer au Québec (où était née sa mère mais où personne ne le connaît), Jacques Foch était sur les lieux de la mort du jeune homme. « Il avait cinquante-quatre ans, n’avait aucun souci d’argent, il était libre comme un papillon, inconnu de tous, y compris de lui-même. » En froid depuis quelques années avec sa fille de 25 ans, il va essayer de reprendre contact avec elle, tout en se liant avec une performeuse québécoise, propriétaire de la maison qu’il loue.

Figure centrale du roman, servant de lien entre Foch et Belfakir, Éliane Cohen, une « ancienne anorexique » qui compte ses pas lorsqu’elle marche dans la rue, essaie de faire la lumière sur cette mort inexplicable. Un an après les faits, la traduction d’une phrase en arabe, qu’elle entend parfois murmurée à son oreille « comme le souffle d’une confidence », suffit à la convaincre de l’innocence de Belfakir (qui n’a jamais su deux mots d’arabe) : « Les pauvres ont toujours tort. »

Prenant prétexte de cet incident, Alain Beaulieu exhume les généalogies des uns et des autres. Au premier chef, un Salim Belfakir, mort, revoyant sa propre vie et nous la racontant à la première personne. En allant fouiller dans les histoires familiales, le romancier de Fou-Bar, du Fils perdu et du Joueur de quilles (Québec Amérique, 1997, 1999 et 2004), habitué des histoires de filiation, n’est jamais loin ici de ses premières amours.

Huis clos

Par malheur, L’interrogatoire de Salim Belfakir s’essouffle rapidement. Des trajectoires qui ne convergent pas, un suspense trop vite désamorcé, une finale sans surprise. Des menus détails et des longueurs. On pense à cette phrase fameuse de Tchekhov : « Si un revolver apparaît dans une histoire, à un moment donné, il faut que quelqu’un s’en serve. » Alain Beaulieu charge ici son histoire de plusieurs éléments qui ne « servent pas ».

Tel ce cabinet de curiosités occulte que Foch visite au sous-sol de l’église du village, où marinent dans le formol des reliques de personnalités québécoises. Une invention amusante, certes, mais qui s’arrime plutôt mal au reste du livre.

On arrive mal aussi à saisir l’importance de personnages secondaires qui semblent ne faire que de la figuration, comme la demi-soeur marocaine de Salim Belfakir ou cette artiste performeuse à la réputation internationale de Cap-Santé, qui se déshabille et écarte les jambes en se faisant filmer devant La Joconde, dans une démarche de « réappropriation du corps de la femme par les principales concernées ». L’interrogatoire de Salim Belfakir multiplie les sentiers qui ne mènent nulle part.

Malgré le crime, l’abandon familial, la corruption, malgré un potentiel de profondeur, le roman préfère la surface et n’ose jamais vraiment s’aventurer dans les territoires les plus sombres de l’âme humaine.

Le résultat ? Une sorte de huis clos un peu autiste et vaguement choral, un doux ronronnement. On y trouve pourtant, comme toujours chez Alain Beaulieu, une maîtrise des formes. Une force qui aurait pu être employée à nous faire rire, à nous faire peur ou simplement à dire quelque chose. Dommage.

«J’étais entré dans l’Inconsistant sans même m’en rendre compte. Le contraire aurait été surprenant puisque, avant ce jour, je ne connaissais rien de ce “lieu” étrange — je parlerais davantage d’un état, d’une autre manière d’exister. J’avais quitté mon corps comme on sort de chez soi, sans me préoccuper de ce que je laissais derrière moi, ni triste ni joyeux, simplement étonné de ne plus avoir à en porter le poids. Étonné aussi de flotter ainsi dans une sorte de néant brumeux, sans références auditives, olfactives ou visuelles. Avec l’impression vague de me déplacer lentement dans ce magma laiteux, sans le souvenir de ce qu’avait été ma vie, j’attendais l’éclaircie qui me permettrait d’y voir plus clair. Or il ne se passa rien, tant et si bien que je me fis à l’idée que j’allais attendre pour le reste de l’éternité un événement qui ne viendrait jamais.» Extrait de «L’interrogatoire de Salim Belfakir» d'Alain Beaulieu

L’interrogatoire de Salim Belfakir

Alain Beaulieu, Druide, Montréal, 2016, 296 pages