Le pain bénit de Sylvie Germain

Le roman de Sylvie Germain s’ouvre sur un tout petit enfant perdu, singulier, que l’on verra grandir.
Photo: Joël Saget Agence France-Presse Le roman de Sylvie Germain s’ouvre sur un tout petit enfant perdu, singulier, que l’on verra grandir.

Les personnages ingénus de Sylvie Germain ont une mémoire libre de regrets. Et si tout ce qui est vain disparaissait ? Ce bonheur serait-il un bon levain pour la paix ? demande-t-elle dans À la table des hommes.

La discrète Sylvie Germain peut être fière de son oeuvre. La qualité de son écriture lui vaut des honneurs. N’a-t-elle pas été élue à l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique en 2013 ? Elle y a succédé à Dominique Rolin, en qualité de membre étranger. Élève de Levinas, auteure d’une biographie remarquée d’Etty Hillesum, elle a signé, depuis 1984, une trentaine de livres qui questionnent l’humain et son rapport à Dieu ; ou plutôt, elle parie qu’inventer un tel lien embellit la vie.

Si cette chronique du Devoir a délaissé sa spiritualité tant les romanciers sont happés par les drames environnants, retrouver Germain, c’est sentir passer un souffle d’alizé dans un langage ailleurs en crise. Ouvrir le moi à un pressant besoin de vivre sans se laisser désorienter, tel est son projet de livre en livre. « L’écriture force à poursuivre noir sur blanc », cite-t-elle de Mallarmé, dans un entretien diffusé sur Canal Académie. Elle y dit combien le réconfort à toute mésaventure suppose une volonté, qui se pratique en zigzaguant, même épaulée de croyance.

À la table des hommes est un roman éthique à l’équilibre classique. Entre psychologie et fantaisie, il propose une fable sur la beauté de la fragilité dans une mer de violence. Peut-on tenir à distance ce mal environnant ? La réponse est précise, et l’espérance, toujours menacée, gagnée au prix d’efforts. Par sa douceur envers les êtres frustes, au village qu’elle invente, elle offre un répit bienfaisant à la lecture échevelée de maintes batailles.

Compagnonnage

Au début du roman, on suit un étrange animal, un petit cochon qui erre dans un pays ravagé par la guerre. Soudain, on est aux prises avec un enfant nu, abandonné sur un banc de village, où tous les hommes ont disparu. C’est un demeuré, un innocent « idiot bredouilleur ». Une vieille femme le recueille, mais des enfants le martyrisent.

Grâce à l’affection d’un vieux clown, Babel — c’est le nom du garçon — est alors emmené dans un autre pays, où, grâce à l’hospitalité de jumeaux, il apprend à bien vivre. Il grandit en sécurité et en dignité, apprend à parler une nouvelle langue. Ce « grand mélancolique en perte de langage » devient Abel.

Cet être singulier distille un bonheur égal à celui qui l’a sauvé. Les quatre personnages font une famille élargie, dans l’esprit d’un huis clos qui mûrit et s’épanouit. Marginaux, gens simples, laissés-pour-compte ou émigrés, ils finissent par se lier de sentiments durables. Le silence est lumineux dans les phrases, qui valent à l’écrivaine le titre de poète en prose.

Comédie

Germain capte le quotidien en touches succinctes et rapides. Ses personnages se trompent, reprennent par le menu les obscurités qui les hantent, entrouvrent prudemment leur passé. Ils se ménagent entre eux et ne se dépensent qu’après y avoir songé. Depuis qu’une pie s’est attachée à Babel, celui-ci accepte de ne pas comprendre le film inconnu dans lequel il joue, ce qui défile, les arbres comme les animaux.

Des scènes burlesques se succèdent, tel ce moment où Babel, adulte, apprend à lire en marmonnant des lettres tracées sur la buée d’une vitre : « L’irruption des deux épouvantails déglingués, l’un à la tête oblique, l’autre le dos en équerre, coiffés d’un chiffon qui leur dégouline sur le visage et les épaules interrompt leur séance. Ils se regardent tous les quatre avec ahurissement, et soudain Babel éclate d’un rire énorme, comme s’il brassait toutes les voyelles et en faisait retentir le timbre à l’excès. » L’hilarité guérit, et le lecteur sent le coup de torchon, loyal à la vie.

Il y a de beaux rêveurs dans ce roman. Pour Abel, devenir un homme provoque une révolte intérieure ; il lui arrive de pleurer en dormant. Et lorsque la malfaisance atteindra son havre, il verra son langage initié impuissant à la contrer, mais il n’est plus un enfant, et cela change la donne.

Vivre, selon Sylvie Germain, n’élude rien du choc des contraires. Esquiver la douleur exige de l’insoumission. C’est par « un brusque et puissant besoin d’espace, d’accès au large minéral et végétal » que se refont les solidarités vivaces. Aussi l’écrivaine préfère-t-elle l’ironie à l’acidité, l’effronterie aux certitudes, le ridicule au sérieux, la pénombre à trop d’éclairage. L’« ici-bas terrestre » vaut bien une fête.

À la table des hommes

Sylvie Germain, Albin Michel, Paris, 2016, 263 pages