Les amours noires d’un Pygmalion

Bernard Gilbert exploite habilement le paradoxe du sentiment amoureux dans «Pygmalion tatoué».
Photo: Renaud Philippe Le Devoir Bernard Gilbert exploite habilement le paradoxe du sentiment amoureux dans «Pygmalion tatoué».

Dans son troisième roman, Bernard Gilbert revisite le mythe de Pygmalion par le biais d’une histoire d’amour improbable entre deux êtres que tout sépare. Pour le happy end, on repassera. C’est très noir.

Au début, on ne sait trop que penser. On se dit qu’on nage en plein cliché : le vieux bouc qui renaît à la vie grâce à une petite jeunesse aguicheuse roulée comme une déesse…

Lui, Xavier, originaire de France, est riche et cultivé. Sa nouvelle flamme, Klaude, née dans la basse-ville de Québec, est démunie, sans éducation. Peu importe. Xavier se laisse séduire, aveuglé, totalement envoûté par les charmes de la jeune femme et de son savoir-faire sexuel.

Très sexuel, d’ailleurs, ce Pygmalion tatoué, très explicite, très cru. Pas tout du long, mais ça revient régulièrement, à toutes les sauces : orgasmes multiples, détaillés sans retenue. On n’est pas loin de la machine à fantasmes.

Peu importe, donc, la différence de classe entre eux, se dit Xavier… ou tant mieux : en plus d’avoir une bête de sexe à ses côtés, il a enfin trouvé un but à sa vie de retraité blasé.

Comme il le dit lui-même : « À l’aube de la soixantaine, pour ainsi dire revenu de tout, je ne croyais plus ni en l’humanité — bonne ou mauvaise — ni en quoi que ce soit qui se rapprochât du bonheur, encore moins en Dieu. J’étais le spécimen cynique d’une espèce en déroute dans sa course effrénée vers le troisième millénaire. »

Désormais, entre deux scènes de baise torride, il entreprend de faire de lui-même un Pygmalion, de consacrer sa vie à la transformation de sa Galatée à lui, au contact de l’art, de la littérature, de beaux vêtements, de mets de qualité et de grands vins.

Chemin faisant, son attachement pour Klaude ira en grandissant. Se pourrait-il qu’il soit en train de vivre pour la première fois de sa vie un amour plein et entier, total ? Trop beau pour être vrai. Et il le paiera cher, très cher.

Mauvais sort

Tout cela nous est raconté au passé, quelques années plus tard, par Xavier. Affaibli, sentant son corps le lâcher, il a décidé, dans la chambre individuelle d’un hôpital haut de gamme où il a abouti, de témoigner. Il dicte oralement, sur un magnétophone, ses mémoires. Afin que le récit de la félicité et du cauchemar qu’a représenté la belle Klaude dans sa vie passe à la postérité.

Ce n’est qu’une facette de l’histoire. Car cette Klaude aura droit elle aussi au chapitre. Son témoignage éclairera bien des points d’ombre. Et nous donnera froid dans le dos.

Ce n’est pas tout. Un troisième narrateur s’invitera dans l’affaire. Un enquêteur privé, qui n’est pas sans taches. Il arrondira les angles, fera la part des choses et nous donnera le fin mot de l’histoire.

Entre-temps, ce qui se donnait au départ comme une histoire banale d’amour et de sexe, un roman de moeurs cliché et olé-olé, sous prétexte de remodeler le mythe de Pygmalion, s’avère bien plus glauque qu’on aurait pu s’y attendre. On va de surprise en surprise. De mauvais sort en mauvais sort, à vrai dire. Pour se rendre compte finalement qu’on est en plein thriller.

On fraiera avec la prostitution, la violence de tout acabit, le crime organisé. Trahisons et corruption au programme. Et vengeance. Terrible vengeance qui nous laissera sans mots.

Quand on croira que c’est assez, que c’est trop, on s’enfoncera encore plus dans la noirceur, le macabre. Mais étonnamment, restera toujours en toile de fond un questionnement sur la confusion des sentiments. Autant pour Xavier que pour Klaude.

Paradoxes

C’est ce déchirement, ce paradoxe du sentiment amoureux qu’exploite habilement Bernard Gilbert. Sans rendre ses protagonistes sympathiques, attachants, ce qui pourtant ne joue pas pour lui. Mais parce que ses personnages ne sont pas tout d’un bloc, justement, qu’ils sont pétris de contradictions, ils parviennent à nous surprendre jusqu’au bout.

Roman complexe, ce Pygmalion tatoué qui amalgame les genres. Complexe autant dans sa structure que dans son intrigue. On reconnaît bien là l’auteur de Quand la mort s’invite à la première. Même si les contextes diffèrent.

Dans son roman précédent, un polar évoluant dans le milieu théâtral, avec au centre une intrigue politique, Bernard Gilbert nous ramenait à l’ère duplessiste. Au départ : deux meurtres à élucider. Chemin faisant, on rencontrait des artistes activistes, des politiciens véreux, des membres du clergé tout-puissants et des policiers corrompus. Chaque fois que s’ouvrait une porte, une autre piste se présentait.

De la même façon, Pygmalion tatoué ne ménage pas les rebondissements, les effets de choc. La même impression de surcharge. Et d’égarement, par moments. Mais aussi, au fil d’arrivée, la même impression que l’auteur, derrière, n’a jamais perdu de fil en vérité : il est parvenu à tisser sa toile admirablement.

Autre point commun avec Quand la mort s’invite à la première : un personnage étrange, celui de l’enquêteur privé, déjà présent dans le premier roman de Bernard Gilbert, CQFG, paru il y a 22 ans. S’il ne joue pas nécessairement un rôle clé dans Pygmalion tatoué, Bertold Fauvert n’en a pas moins une vision assez juste de la relation trouble qui s’est jouée entre les deux antihéros du roman. Pour lui, « leur relation rassemble tous les ingrédients d’une belle histoire : feu d’artifice initial, lune de miel, genèse et maturation du conflit, explosion de violence, vengeance et catharsis finale. Un peu plus, ces deux êtres que tout opposait se seraient aimés profondément ».

Je rêvais d’être dans la peau du sculpteur chypriote de l’Antiquité, le Pygmalion original, tombé amoureux d’une de ses sculptures et priant Aphrodite avec ferveur pour qu’elle donne vie à cette beauté d’ivoire, incarnation de l’idéal féminin. Mon idéal communiait avec celui du sculpteur. Extrait de «Pygmalion tatoué»

Pygmalion tatoué

Bernard Gilbert, Druide, Montréal, 2016, 280 pages