Le baiser d’Hélène*

Photo: Martin Wimmer Getty Images

À l’occasion du Mois de la poésie, qui bat son plein à Québec, le Bureau des affaires poétiques présente, en collaboration avec Le Devoir, le volet « Brèves incursions ». Denise Desautels poursuit cette série qui, chaque semaine, donnera à lire un poème inédit d’un auteur du Québec.

À Hélène Monette, pour sa voix et pour tenter de mettre « à mal les dégâts du silence » 

déjà tes « grandes ailes » 

bien avant Thérèse pour joie et orchestre 

« trop lourdes pour ta charpente » 

tu lui ressemblais 

presque toi 

celle qui trop tôt 

ne serait jamais plus là

« plus personne »

˚

presque toi 

— celle que je n’ai jamais vue 

tes récits de rues de rivières de doute 

tes doigts de bleu sombre 

et nos aimées nos cadavres

au creux de nos soifs

frémit la perte

comment l’entrer dans le poème

˚

la nuit menace

comme si elle aboyait

nos muscles d’espoir broyé

plus de place pour les anges

ni feu ni transbordement

de joie de déesses tu dis

« La beauté est laide, il faut rêver »

rien alentour n’est assez vaste

˚

es-tu encore là

haute hurlante Hélène

sauvage

figure de proue

sur fleuve de cendre à l’affût

« déguisée en espérance »

nos coeurs boitent 

c’est qu’on est à court d’extase ici

˚

dernière chance d’avril

avançons

fils de fer et visages parallèles

à fleur de nous Hélène

le monde n’en finit pas de trembler 

ton brouillard ton dernier baiser

black-out

sur une joue d’océan

˚

à côté de ce qui nous lie

l’infini turquoise

te parle nageuse de nuit 

fouille nos hasards nos archives

ne sais rien vois pense prends peur

aloès palmiers foule dévalent

« la vie tient à si peu »

suis désolée

˚

sur le qui-vive

désolée

devant mornes et flamboyants

le réel en larmes va

on vit mal tout près du sol

dangereusement de trop

morsure amie

partout Dieu sourd consent

˚

une lumière et ses bras de silence

d’éternels débris de chute

« la petite espérance » ne marche plus

qu’os nomade qu’attentat

éclat sur la table d’horizon

tant bien que mal

– flèche spirale urne

la langue erre

˚

te parle tout près

sans adieu

brûle de vagues

de sons d’âmes d’immondices

pourtant nous veille

rêve

dis viens poème

petite paix

Montréal — Haïti
30 octobre — 30 décembre 2015

* Extraits de
Le baiser d’Hélène, qui paraîtra aux éditions du Petit Flou, Saint-Bonnet-Elvert (France), juin 2016.

À propos de l’auteure

Née à Montréal, Denise Desautels a publié plus de quarante recueils de poèmes, récits et livres d’artiste, au Québec et à l’étranger, qui lui ont valu plusieurs distinctions, notamment à deux reprises le Grand Prix Québecor du Festival international de la poésie de Trois-Rivières — pour Leçons de Venise (1991) et Sans toi, je n’aurais pas regardé si haut (2014), parus aux éditions du Noroît —, le prix du Gouverneur général du Canada, le prix Athanase-David et le Prix de littérature francophone Jean Arp. Elle est membre de l’Académie des lettres du Québec et de l’Ordre du Canada.
1 commentaire
  • Hélène Bruderlein - Abonnée 16 mars 2016 10 h 32

    Hélène Bruderlein, abonnée

    Quelle bonne idée. Pourquoi pas nous présenter une poésie toute l'année, et pas seulement lors du mois de la poésie.
    Personnellement c'est une bulle de bonheur que je déguste doucement le soir.
    Merci